Monday, June 30, 1997

L'abbé Pierre après la tornade


Le 16 mai 1997, invité par Bernard Pivot sur France-2, l'abbé Pierre, une nouvelle fois, demandait publiquement pardon d'avoir apporté son soutien à Roger Garaudy, l'auteur des Mythes fondateurs de la politique israélienne. Il ajoutait en propres termes: « Je n'avais pas lu [le livre]. » Pourtant, dans une lettre du 18 juin 1996, destinée au Monde mais non publiée par le journal, il avait bel et bien écrit : « Pour moi, au monastère [de Praglia, en Italie], j'ai pu au calme lire et annoter le livre incriminé. » Il avait même ajouté qu'il n'avait « rien pu y trouver de blâmable [1] ».

Mémoire d'un croyant

Avec l'aide d'un certain Frédéric Lenoir, l'abbé Pierre vient de rédiger un livre intitulé Mémoire d'un croyant. Le mot de « Mémoire » est écrit au singulier. Ce croyant qu’est l’abbé Pierre a deux sujets d'admiration : Jésus-Christ et l'abbé Pierre. A la lecture de l'ouvrage on finit même par se demander si le second ne serait pas, en notre siècle, une réincarnation du premier. La qualité qu'il semble revendiquer avant toute autre est l'humilité. Parmi les peuples, celui pour lequel il affirme nourrir le plus d'admiration et d'affection est le peuple juif. Pendant la guerre, l'abbé Pierre a été un résistant ; il le répète à satiété ; le lecteur ne risque pas de l'oublier.

Sous l'œil d'une caméra ?

Il aime à plaire aux journalistes et il semble vivre sous l'œil d'une caméra. Il ne se quitte pas du regard. « Mon visage s'est illuminé », écrit-il en une circonstance [2]. En une autre circonstance, il nous raconte un naufrage près des côtes d'Argentine où il a failli perdre la vie. Du coup, nous confie-t-il, « un grand homme de presse, Pierre Lazareff » appelle le journaliste Philippe Labro pour lui dire : « Laisse tout tomber, saute dans le premier avion pour Buenos Aires et rapporte-nous un reportage monstre. On fera une pleine page avec des photos du naufrage : "L'abbé Pierre sauvé des flots !" » P. Labro s'exécute mais il sera frustré car il découvrira que, cédant à la modestie, l'abbé refuse de lui parler du passé et ne veut l'entretenir que de ses projets ; en revanche, P. Labro dira de l'abbé : « Il m'a fait une réponse inoubliable ». Et l'abbé Pierre, toujours modeste, de rapporter dans son livre à la fois cette réponse et le commentaire élogieux, comme on le voit, du journaliste [3].

Confidences

Dans le prologue de son livre, ses premiers mots sont pour dire merci aux juifs, ce peuple, écrit-il, qui, « par son livre saint, la Bible, m'a appris à croire en Dieu Unique, Juste et Miséricordieux » [4]. L'adjectif de « Miséricordieux » ne saurait convenir au Dieu jaloux, colérique et vengeur de l'Ancien Testament [5]. Dans le premier chapitre, on voit l'abbé, pendant la guerre, franchir clandestinement la frontière suisse, « encordé », dit-il, « avec une douzaine de juifs traqués par la Gestapo », ou bien accueillant à Grenoble, chez lui, une nuit, deux juifs ; il écrit alors : « J'en ai fait dormir un sur mon matelas, l'autre sur mon sommier, et j'ai fini ma nuit sur un fauteuil. » On le voit encore retrouvant après la guerre le rabbin Sam Job qui, devanttoute une assistance, rappelle à l'abbé : « [Dans la montagne] vous avez donné vos souliers [à un juif] et vous êtes rentré chez vous pieds nus dans la neige [6]. »

L'abbé Pierre a la franchise de reconnaître qu'il est emporté et qu'il a, au moins en une circonstance, « piqué une colère monstre »[7]. Il avoue qu'une accorte personne risque de lui émoustiller les sens ; parlant de Mlle Coutaz, « morte à 83 ans après m'avoir supporté trente-neuf ans », il écrit : « Elle avait treize ans de plus que moi, et on peut difficilement imaginer femme si peu tournée vers la séduction. Heureusement, car si j'avais eu une ravissante secrétaire de vingt ans, c'eût été un véritable supplice pendant ces trente-neuf ans de vie partagée [8] ! » Il ne cache pas l'horreur que lui inspirent Mgr Lefebvre et ses « fanatiques » [9] ou encore « un Le Pen » [10]. Quant à ce qu'il appelle « la montée préoccupante de l'extrême droite et des racismes », il nous avertit que «nous devons tout faire pour les combattre [11] ».

La tornade

A propos de l'affaire Garaudy-abbé Pierre qui, en 1996, allait s'achever sur la retraite précipitée du premier [12] et la rétractation totale du second, on ne trouve que ces quelques lignes :

Puis il y eut cette tornade du printemps 1996. J'ai tout entendu : “L'Abbé Pierre est antisémite, il est sénile, il est devenu lepéniste...” Depuis, j'ai retiré mes propos et demandé pardon. Au plus profond de moi, il y avait la douleur dont je savais que souffraient beaucoup de personnes auxquelles toute ma vie m'avait étroitement lié, en particulier mes frères juifs. Je crois aujourd'hui que ces tragiques malentendus provinrent du fait que, imprudent et trop hâtif, j'avais abordé dans un même document des questions de personnes, des questions politiques et des questions religieuses [13]

Ni dans ce passage du livre, ni ailleurs, l'abbé Pierre ne nomme celui à qui il s'adressait, dans une lettre rendue publique, en l'appelant « Très cher Roger » et en le félicitant de son « étonnante et éclatante érudition, scrupuleuse ». Nulle part il n'évoque celui avec lequel il ne faisait qu'un, en cœur et en esprit, pour la vie.

Dans l'une des dernières pages du livre, les chambres à gaz nazies, sur l'existence desquelles R. Garaudy avait exprimé un fort scepticisme, sont évoquées dans les termes suivants : « La dictature nazie a provoqué cinquante millions de morts, avec toutes les atrocités que l'on sait : l'extermination des juifs, les chambres à gaz [14]. »

Conclusion et note

En conclusion, on peut, certes, admirer l'œuvre de l'abbé Pierre en faveur des déshérités mais, tout au long de sa vie, le personnage a beaucoup gardé du caractère de l'enfant gâté à qui, dès sa plus tendre jeunesse au sein d'une riche famille lyonnaise, on apprenait à faire la charité aux pauvres. Par ailleurs, il est capable de compassion mais seulement sous certaines conditions. Il a du cœur mais avec une tendance, comme le disait Gide au sujet de Guéhenno, à parler du cœur comme on parle du nez.

Terminons sur une note de cuistrerie. L'abbé nous explique avec satisfaction que le mot d'« enthousiasme » provient de deux mots grecs : « en », qui signifierait «un», et « theos », qui signifie « Dieu ». Il ajoute : « L'enthousiaste c'est l'homme qui devient un avec Dieu [15]. » L'erreur est étonnante : « en » signifie « dans » (le mot grec qui signifie « un » en français s'écrirait « hen »). Et, puisque nous en sommes à traiter d'étymologie, rappelons à notre érudit que «l'enthousiaste» est celui qui est animé d'un transport divin ou celui qui croit sentir un dieu en lui : telles les Bacchantes possédées par Dionysos ou tels ceux que possède Arès, le dieu de la guerre, ou encore le dieu Pan, l'enthousiaste s'imagine qu'un dieu l'habite. Henri Grouès devra, sur ce point, revoir sa copie et apprendre à distinguer « en » avec l'esprit doux (qui signifie « dans ») de « en » avec l'esprit rude (qui signifie « un ») : ce sera sa pénitence ou, comme on dit en hébreu, sa techouva.


30 juin 1997


Notes 

[1] Voy., R. Faurisson, « Bilan de l'affaire Garaudy-abbé Pierre », la section intitulée « L'abbé Pierre lance son appel du 18 juin », Ecrits révisionnistes (1974-1998), p. 1814-1816. 

[2] Abbé Pierre et Frédéric Lenoir, Mémoire d’un croyant, Paris, Fayard, 1997, p. 17. 

[3] Id., p. 226.

[4] Id., p. 9.

[5] Il serait piquant de réclamer aujourd'hui à l'abbé Pierre un commentaire de l'information selon laquelle « Le Nouveau Testament [est] menacé d'interdiction en Israël. » (Le Monde , 28 juin 1997, p. 5.)

[6] Id., p. 18. 

[7] Id., p. 247. 

[8] Id., p. 218. 

[9] Id., p. 139. 

[10] Id., p. 187. 

[11] Id., p. 189. 

[12] Plus il se rapproche de son procès qui aura lieu les 8, 9 et 15 janvier 1998 à la XVIIchambre du tribunal correctionnel de Paris, plus R. Garaudy accélère cette retraite. Il ne pipe plus mot des chambres à gaz nazies ; quant à ce qu'il appelle des « camps d'extermination », il s'insurge contre l'accusation selon laquelle il en aurait nié l'existence ; il ose déclarer qu'il ne peut pas avoir nié l'existence de tels camps puisque, arrêté le 14 septembre 1940, il est resté trente-trois mois dans un camp nazi ! (L'Avvenire, Milan, 19 novembre 1996.)

[13] Id., p. 206-207. 

[14] Id., p. 232. 

[15] Id., p. 47.

Friday, June 20, 1997

Le cinéma de Lanzmann



Brève, non signée, de Robert Faurisson parue dans Rivarol du 20 juin 1997, p. 7 :

La Shoah ou la raison ?

Le Monde du 12 juin consacre presque toute une page à la réédition de Shoah, film de Claude Lanzmann présenté comme un « contre-poison aux thèses négationnistes ». Dans un entretien, ce dernier déclare : « Face à la Shoah, il y une obscénité absolue du projet de comprendre. Ne pas comprendre a été ma loi d’airain pendant toutes ces années de réalisation de Shoah. » Comme exemple de fait historique que la raison, dit-il, ne peut comprendre, il cite : « le gazage de 600 adolescents au crématoire de Birkenau qui courent comme des fous dans la cour parce qu’ils savent ce qui va arriver, et qu’on matraque à mort ; on les met en sang, on leur donne le choix entre le gaz ou les lance-flammes. »

Et fort justement à notre avis, il conclut : « Et là, comment parler de raison ? » 


A cette brève, R. Faurisson ajoutait en guise de commentaire : 


Des adolescents courent comme des fous dans une cour. Une cour... de crématoire. Ils sont six cents. Faut-il qu’elle soit grande cette cour ! Ils savent ce qui va leur arriver, c’est-à-dire qu’on va les tuer. Mais comment va-t-on les tuer ? Sera-ce à la matraque, au gaz ou avec des lance-flammes ?


Il semble d’abord que ce soit à la matraque puisqu’il est dit qu’«on les matraque à mort ». En fait, il n’en est rien. Simplement, « on les met en sang». Six cents adolescents sont, en totalité ou en grande partie, mis en sang à coups de matraques dans la cour d’un crématoire. Se sont-ils arrêtés de courir comme des fous ? C’est probable car on leur donne le choix entre deux types de mort. Leur a-t-on offert ce choix dans un discours tenu commedevant une assemblée ? Se sont-ils immobilisés, soudain, en silence pour entendre la proposition qui leur était ainsi faite ? Se sont-ils ensuite mis sur deux rangs : le rang de ceux qui ont choisi la mort par le gaz et le rang de ceux qui ont choisi la mort par les lance-flammes ?

Mais, comme au début du récit on nous parle du « gazage » de six cents adolescents au crématoire de Birkenau, faut-il croire que le choix qu’on leur a offert n’était qu’un leurre et que tous ont été gazés ? 

Qui sont les exécutants désignés par le pronom personnel indéfini « on »? Combien y avait-il de matraqueurs ? Qui a été témoin de ces scènes ? Où le récit a-t-il été rapporté ?

Réponse : C. Lanzmann a ajouté son propre délire aux récits délirants de ceux qui ont pu s’inspirer du témoignage délirant de Leib Langfus : « Les 600 garçons »[1]. Voyez également les différents témoignages de Filip Müller, notamment le récit prétendument autobiographique, qu’il a intitulé Trois ans dans une chambre à gaz d’Auschwitz, et qu’a préfacé... Claude Lanzmann.

20 juin 1997


[1] Bernard Mark, Des Voix dans la nuit, Paris, Plon, 1982, p. 257-258.

Sunday, June 15, 1997

« Le Monde », journal oblique



Dans sa livraison du 15-16 juin 1997 (p. 9), Le Monde publie six dépêches, dont voici la cinquième :

RÉVISIONNISME : un professeur d'histoire-géographie a été suspendu par le rectorat de Nantes (Loire-Atlantique), vendredi 13 juin, pour avoir émis « des opinions de nature révisionniste ou négationniste en présence d'élèves ». Le 16 mai, Michel Adam, professeur au collège René-Guy-Cadou de Montoir-de-Bretagne, avait contesté la déportation alors qu'une femme, ancienne déportée, témoignait devant des élèves de troisième.

Ce professeur n'avait nullement « contesté la déportation » mais, à l'une de ces anciennes déportées qui font profession d'aller porter la bonne parole dans les écoles, il avait posé, devant les élèves, quelques questions embarrassantes [1].

Les autres dépêches qui encadrent cette dépêche « oblique » portent respectivement sur des affaires touchant aux sujets suivants :

– corruption, 
– atelier clandestin d'armes,
– banditisme, 
– pédophilie, 
– tricherie aux examens. 

On ne saurait fournir d'information plus « oblique » à la fois dans le texte et dans le contexte.

15 juin 1997


[1] A la suite de sa « suspension », ce professeur allait être exclu de l'Education nationale.