Monday, April 25, 1994

Procès Touvier : Me Trémolet de Villers, la Shoah et Baldur von Schirach


Le 20 avril 1994, en France, un homme âgé de soixante-dix-neuf ans, qu’on venait de soigner pour un cancer, a été condamné à la réclusion à perpétuité. Il a été condamné cinquante ans après l’action qui lui était reprochée, et cela sur le fondement d’une loi rétroactive. En un demi-siècle, cette loi qui punit les «crimes contre l’humanité» a successivement reçu cinq définitions différentes. Les avocats de l’accusé ont accepté de plaider pour leur client, Paul Touvier, sans pouvoir obtenir que le tribunal veuille bien préciser auparavant quelle était la définition retenue pour le procès, ou si, par hasard, une sixième définition ne serait pas, pour la circonstance, créée sur mesure.


Même le journaliste juif Laurent Greilsamer, dont les comptes rendus suaient la haine à l’égard de l’ancien milicien, a dû écrire au terme du procès Touvier :


Pour la première fois [en France], un justiciable ayant fait l’objet d’une grâce présidentielle (en 1971) et d’un non-lieu général (en 1992) se voit, au terme de son procès [en 1994], signifier la réclusion à vie [1].


Sur l’ensemble de ce procès et sur le système de défense adopté par les deux avocats de P. Touvier, je me réserve de publier éventuellement mes observations dans quelques mois. Mais il est un point sur lequel je souhaite, d’ores et déjà, formuler une remarque. Il concerne ce que le principal avocat, Me Jacques Trémolet de Villers, a dit au sujet de la Shoah et à propos de l’Allemand Baldur von Schirach. S’il faut en croire la presse, Me Trémolet de Villers a présenté la Shoah (c’est-à-dire l’extermination physique et systématique des juifs d’Europe) comme un fait avéré. Il aurait lancé : «[Paul Touvier] est-il complice de la Shoah ? Non ! [2] » Comme exemple de cette Shoah, il aurait évoqué l’extermination de cinquante mille juifs de Vienne :


Von Schirach, le Gauleiter de Vienne, responsable de l’extermination de cinquante mille juifs, a été condamné à vingt ans de prison [3].


En réalité, le tribunal de Nuremberg a condamné Baldur von Schirach, Gauleiter (c’est-à-dire préfet de district) de Vienne, à vingt ans de prison pour avoir sciemment participé, sans l’avoir provoquée, à la déportation (et non à l’extermination) de soixante mille juifs de Vienne.


L’erreur, grave, commise par l’avocat se comprend. Elle prouve, s’il en était besoin, que les tribunaux devraient s’abstenir de juger l’histoire. Ni les juges, ni les jurés, ni le ministère public, ni les avocats de l’une ou l’autre partie, n’ont la compétence, le temps ni les moyens de faire œuvre d’historiens. Me Trémolet de Villers n’avait pas disséqué l’interrogatoire de B. von Schirach à Nuremberg ni le bref passage du jugement de condamnation et il n’avait fait appel pour l’éclairer sur ce point à l’aide d’aucun historien spécialiste du procès de Nuremberg et des procès du même genre.


Il suffit, en un premier temps, de lire avec attention l’équivalent d’une seule page du jugement de Nuremberg pour se rendre compte de l’erreur commise par l’avocat de Touvier [4].


En un second temps, on se reportera à la page des débats où l’avocat général américain, qui cherchait à impliquer B. von Schirach dans une entreprise d’extermination des juifs de Vienne, fut soudain obligé de battre en retraite [5].


Les juges de Nuremberg mentionnent à deux reprises le chiffre de «cinquante mille» mais ce n’est pas à propos des juifs déportés de Vienne. Le chiffre qu’ils retiennent pour ces juifs-là est de soixante mille (chiffre deux fois cité). Ils rappellent qu’à la fin de 1940 Adolf Hitler, excipant de la crise du logement à Vienne (en temps de guerre, rappelons-le), a fait déporter, presque tout au long des années 1941 et 1942, soixante mille juifs de Vienne vers le Gouvernement Général de Pologne (où il envisageait, ajouterons-nous, la création d’une vaste zone juive dans la région de Lublin). Tous les historiens qui défendent la théorie de la Shoah s’accordent à reconnaître qu’à l’époque où Hitler prit cette décision, il ne songeait pas à exterminer les juifs. Quant au rôle que joua personnellement B. von Schirach dans cette affaire, les juges de Nuremberg le résument en trois phrases :


Le Tribunal estime que Schirach, bien que n’ayant pas provoqué la déportation des juifs de Vienne, a participé à cette déportation après être devenu Gauleiter de cette ville. Il savait que ce que les juifs pouvaient espérer de plus favorable, c’était de vivre une existence misérable dans les ghettos de l’Est. Son service recevait des rapports sur l’extermination des juifs [6].


Dans la première phrase, les juges parlent de déportation et non d’extermination ; pour eux, l’accusé n’a pas provoqué cette déportation mais il y a participé.


Dans la deuxième phrase, les juges concèdent implicitement que l’accusé était de bonne foi lorsque tout au long du procès il avait, à l’instar de tous les autres accusés, déclaré n’avoir jamais rien su d’une extermination des juifs.


La troisième phrase est intéressante. Les juges qui venaient d’admettre implicitement l’ignorance de B. von Schirach ne pouvaient plus l’accuser de savoir. Aussi, pour contourner la difficulté et pour faire tout de même apparaître le mot d’«extermination», ont-ils, à défaut de déclarer : «Il recevait des rapports sur l’extermination des juifs », prononcé : « Son service recevait des rapports sur l’extermination des juifs». Or, ces rapports accusateurs ne furent ni lus devant le tribunal ni présentés à B. von Schirach, pas même par extraits. L’avocat général T. J. Dodd, qui comptait utiliser cette arme contre l’accusé, renonça de lui-même à toute lecture. Il faut dire que B. von Schirach venait de démontrer à l’avance, en quelques mots précis et percutants, qu’il ne pouvait pas avoir eu connaissance de tels rapports [7].


Il est regrettable que Me Trémolet de Villers, aux mérites éclatants duquel il sied par ailleurs de rendre hommage, ait été conduit, pour les besoins de la cause de P. Touvier tels qu’il les estimait, à condamner une nouvelle fois B. von Schirach encore plus sévèrement que ne l’avaient fait les juges de Nuremberg en 1946. Sur les quatre chefs d’accusation possibles, ces juges n’avaient retenu à l’endroit de l’accusé qu’un seul chef d’accusation : celui de «crimes contre l’humanité». Un seul «crime contre l’humanité» était, a leurs yeux, établi : celui d’avoir participé, sur ordre, à la déportation des juifs de Vienne vers la Pologne.


Me Trémolet de Villers a manifestement voulu montrer que son client, responsable de la mort de sept juifs, ne pouvait être comparé à un Allemand responsable de cinquante (ou soixante) mille morts juives, mais il est dommage qu’il ait pour cela pris ses aises avec la vérité d’un texte : celui du jugement de Nuremberg qui, par lui-même, était déjà passablement entaché de parti pris et d’erreur.


Et puis, en posant la Shoah comme un fait avéré et en présentant B. von Schirach comme un assassin patenté, n’a-t-il pas renforcé les juges et les jurés dans la conviction que Touvier s’était, à son échelle, fait le complice d’un régime qui aurait tué les juifs de manière systématique et par millions ?


En toute circonstance, mieux vaut être exact.


N. B. « Avocat et nazi, c’est incompatible !» aurait lancé Me Trémolet de Villers. En réalité, on peut être avocat et avoir, bien sûr sans les manifester, des convictions national-socialistes tout comme on peut, à la façon de Me Joë Nordmann, être avocat et stalinien ou communiste ; on se rappelle le comportement de ce dernier dans le procès Kravchenko.


25 avril 1994


Notes


[1] L. Greilsamer, « La Leçon Touvier », Le Monde, 21 avril 1994, p. 1.


[2] Id., p. 14.


[3] Ibid.


[4] TMI, I, p. 342-343.


[5] TMI, XIV, p. 542.


[6] TMI, I, p. 342-343.


[7] TMI., XIV, p. 541-542.

Thursday, April 14, 1994

Lettre à Me Patrick Quentin


Maître,


Vos plaidoiries – vous avez pu le constater – ont le don de me réjouir. Elles sont creuses et vous jouez merveilleusement faux. On sent le petit bonhomme inintelligent et paresseux. Au lieu de travailler, vous jouez de la corde sensible. C’est facile pour peu qu’on manque de sensibilité vraie.


Le honteux procès intenté à Paul Touvier vous a permis, une fois de plus, de mettre votre absence de talent au service du trust des martyrs.


S’il faut en croire le journal La Montagne d’aujourd’hui, vous avez évoqué votre femme (juive), votre belle-mère et votre bébé. Cette étonnante belle-mère, une miraculée d’Auschwitz, aurait «pendant quelques semaines, à Auschwitz, été chargée de déshabiller les enfants qui allaient à la chambre à gaz»; ensuite « pendant un an » [après votre mariage et la naissance de votre bébé], elle aurait été «incapable de prendre votre bébé dans ses bras».


Vous voilà nanti d’une belle-mère qui, nolens, volens, a participé à un crime contre l’humanité. Mais peut-être ignorait-elle sur le moment la portée de son acte ? L’avez-vous dit ? Et le journaliste aurait-il omis de dire que vous l’aviez dit ? En ce cas, où, quand et comment la merveilleuse belle-mère a-t-elle appris qu’elle avait participé à un tel crime ? Quelle preuve en a-t-elle eu ? Lui intentera-t-on un procès pour établir si elle savait ou si elle ne savait pas ? Va-t-on nous expliquer pourquoi, au bout de «quelques semaines», les Allemands extrayaient d’Auschwitz une femme qui en savait ou pouvait en savoir le plus lourd secret ?


J’espère vous rencontrer à l’un de mes prochains procès. Je ne vous épargnerai ni mes questions ni quelques succulentes révélations sur l’imposture, titubante, de la magique chambre à gaz.


PS. Mes compliments à votre confrère Freitag qui semble ignorer que même le général Lucius Clay a dénoncé le mythe des abat-jour en peau humaine : peau de chèvre à l’analyse !


14 avril 1994

Monday, April 11, 1994

Les juifs bruns ont collaboré avec l’Allemagne de Hitler


Les «juifs bruns», c’est-à-dire les juifs de la collaboration avec l’Allemagne nationale-socialiste, ceux des Conseils juifs à travers toute l’Europe occupée («l’internationale juive de la collaboration»), n’auraient évidemment pas donné leur accord aux déportations s’ils avaient su que celles-ci aboutissaient à l’assassinat de leurs coreligionnaires dans des abattoirs chimiques. En France, l’Union générale des Israélites de France (UGIF) avait collaboré à la rafle du Vel’ d’hiv’. En 1947, au procès de Xavier Vallat, Mllle Libers rappelait dans quelles circonstances elle avait été engagée comme assistante par l’UGIF le 16 juillet 1942 :


Je suis venue me présenter à l’UGIF parce que, journaliste n’ayant plus d’emploi pendant la guerre, j’ai pensé qu’étant assistante sociale à l’UGIF je pourrais secourir quelques misères humaines. — Je m’y suis présentée en mai 1942. Il me fut répondu qu’en ce moment, il n’y avait pas de travail. J’attendis, et c’est le 15 juillet 1942 au soir que je reçus un pneumatique me priant de me présenter à l’UGIF le 16 juillet au matin. Le 16 juillet au matin, je me rendis à 9 heures à l’UGIF et me trouvais là devant d’autres personnes qui venaient solliciter du travail à l’UGIF. Nous assistions, à ce moment, à une véritable mise en scène, c’est-à-dire qu’on nous faisait préparer des étiquettes avec une petite ficelle, qui devaient certainement servir à être accrochées à quelque chose ou quelque part. — Le 16 juillet, dans la nuit, eurent lieu les rafles monstres de femmes et d’enfants juifs. Nous comprîmes, le 17 au matin, qu’on nous avait fait préparer ce travail parce qu’on savait déjà dès le 15 que les rafles auraient lieu [1].


La même Mlle Libers ajoute que l’UGIF pourvoyait ses assistantes sociales d’ordres de mission signés des autorités SS pour aller chercher des enfants juifs et les amener au centre Lamarck d’où ils étaient ensuite conduits à Drancy [2]. On sait que, de Drancy, certains étaient ensuite envoyés à Auschwitz.


Le camp de Drancy était, sous la surveillance des autorités allemandes et françaises, largement autogéré par les juifs [3].


Pour juger de la politique de l’État français vis-à-vis des juifs, il importe grandement d’écouter aussi la voix et les arguments de l’accusé. Le livre susmentionné sur le procès de Xavier Vallat est, à ce point de vue, d’une importance primordiale. X. Vallat replace dans la perspective historique la loi portant statut des juifs. Il rappelle qu’avant et après cette loi il a existé en France des lois contre certaines catégories de Français. Avant cette loi, à l’occasion de la séparation de l’Église et de l’État, quatre-vingt-dix mille citoyens et citoyennes français se sont vu interdire les droits de posséder, d’ester, de s’associer, d’enseigner, d’exercer des professions publiques ; leurs biens ont été confisqués et n’ont pas, comme ceux des juifs, été confiés à la Caisse des dépôts et consignations. Après cette loi, on a également pu voir cent mille citoyens et citoyennes français transformés en «morts vivants» grâce à l’ordonnance du 26 décembre 1944 créant l’indignité nationale [4].


Le produit de la vente d’un bien juif était versé, au nom du juif propriétaire, à la Caisse des dépôts et consignations où il portait intérêt ; un dixième était prélevé pour les juifs pauvres, c’est-à-dire essentiellement pour l’UGIF [5]. L’Alliance israélite était subventionnée par le maréchal Pétain et quand, à la suite d’attentats contre leurs troupes, les Allemands infligèrent aux juifs une amende d’un milliard de francs, ces derniers se tournèrent vers le maréchal Pétain pour implorer son aide. Celui-ci leur obtint un prêt d’un milliard garanti par le Syndicat des banques [6] (soit dit en passant était-ce là le comportement d’un État coupable d’antisémitisme à la manière des nationaux-socialistes ?). L’UGIF pouvait ainsi s’abstenir de taxer les juifs et de recourir à son propre argent; en fin de compte, elle ne versa aux Allemands que le quart du prêt et conserva par devers elle le reste de l’argent [7].


Après la Libération, l’affaire de la collaboration de l’UGIF avec les Allemands sera étouffée et le procès public évité. Un jury d’honneur se réunira sous la présidence de Léon Meiss, président du CRIF. Il acquittera les accusés en première instance et en appel. Les pièces du procès n’ont jamais été publiées. Personne ne sait ce que sont devenus les sept cent cinquante mille francs que s’est appropriés l’UGIF: le CRIF se les est-il, à son tour, appropriés [8] ?


Le Consistoire central des Israélites de France, fondé en 1808, quitta Paris pour Lyon en 1940 [9]. Il refusa d’abord toute représentation au sein de l’UGIF et voulut sauvegarder son indépendance et la maîtrise de ses propres fonds. Il conserva des liens privilégiés avec l’Aumônerie générale israélite et le grand rabbinat. Son président, Jacques Helbronner, entretint des rapports suivis avec le maréchal Pétain qu’il rencontra à vingt-sept reprises en un an et en qui il voyait le «père de la patrie» [10]. Il fut arrêté par les Allemands le 19 octobre 1943 pour des raisons obscures; il fut déporté et ne revint pas de déportation. Son successeur fut Léon Meiss (1896-1966) qui fonda le CRIF en 1944. Le Consistoire multiplia, bien sûr, interventions et protestations en faveur des juifs mais tint jusqu’au bout à observer une attitude légaliste qui, à bien des Français non juifs, devait valoir, pour «collaboration avec l’ennemi», l’exécution sommaire, la fusillade ou la prison. On lui attribue parfois une protestation datée du 25 août 1942 mais ce texte, que publie S. Klarsfeld dans son Mémorial de la déportation des juifs de France (d’après des documents du Centre de documentation juive contemporaine de Paris), est hautement suspect; il ne porte, en particulier, ni en-tête, ni signature; il s’agit d’un texte dactylographié anonyme et manifestement incomplet.


Les archives du Consistoire central sont actuellement soustraites à la communication pour la période postérieure à 1937. Il faudrait, semble-t-il, attendre l’an 2037 pour les voir ouvrir aux chercheurs. Elles ont été déposées aux archives des Hauts-de-Seine (à Nanterre) avec, peut-être, une copie à l’Université hébraïque de Jérusalem. Maurice Moch, archiviste du Consistoire central, aurait écrit un ouvrage sur le Consistoire central pendant les années 1939-1944 mais ce texte, truffé de documents, nous dit-on, n’a pu encore voir le jour [11].


En France comme dans tous les autres pays occupés, y compris la Pologne et la Lituanie, il s’est trouvé de nombreux juifs pour collaborer avec l’Allemagne. A la différence des autres collaborateurs, ils ont quasiment tous été dispensés de rendre des comptes à la justice de leur pays [12]. Les organisations juives en place à la Libération les ont aidés à se soustraire à cette justice. Encore aujourd’hui, elles exigent le châtiment de tous ceux qui se seraient rendus coupables d’un « crime contre l’humanité » (déportation en particulier) sauf s’il s’agit de juifs. Pourquoi ?


11 avril 1994




[Voir aussi « A propos de l’arrêt Touvier. L’affaire des "juifs bruns"», RHR n° 6, mai 1992, p. 69-82, et Ecrits révisionnistes (1974-1998), vol. III, p. 1421-1433.]


Notes


[1] Le Procès de Xavier Vallat, Paris, Editions du Conquistador, 1948, p. 366-367. Mlle Libers témoignait à charge.


[2] Id, p. 368-369.


[3] M. Rajsfus, Drancy. Un camp de concentration très ordinaire 1941-1944, Levallois-Perret, Manya, 1991.


[4] Le Procès de Xavier Vallat,, p. 90-91.


[5] Id, p. 96, 125, 257.


[6] Id., p. 131-132.


[7] P. Boukara, «French Jewish Leadership during the Holocaust», compte rendu du livre de Richard Cohen The Burden of Conscience (Bloomington, Indiana University press, 1987) in Patterns of Prejudice, périodique de l'Institute of Jewish Affairs, Londres, 1988, p. 50.


[8] Dans d'autres pays européens, les anciens responsables des Conseils juifs qui avaient collaboré avec l'Allemagne allaient bénéficier de la même indulgence (voy. Raul Hilberg, Perpetrators, Victims, Bystanders, New York, Harper Collins, 1992, p. 112-117).


[9] Ce paragraphe est repris de « A propos de l’arrêt Touvier. L’affaire des “juifs bruns” », Ecrits révisionnistes (1974-1998), vol. III, p. 1421-1433.


[10] J. Helbronner approuvait en novembre 1940 certaines mesures prises par l'État français contre les étrangers et parlait de «normal antisémitisme» (D. Peschanski, « Les statuts des juifs du 3 octobre 1940 et du 2 juin 1941 », Le Monde juif, janvier-mars 1991, p. 19).


[11] Voy. Le Monde juif, octobre-décembre 1987, p. 200.


[12] Pour une notable exception en France, voyez le cas de Joseph Joinovici.

Jusqu'en avril 1945, personne n'a vraiment su l'extermination physique des juifs par les Allemands


En avril 1945, à la découverte des charniers de typhiques dans les camps de Bergen-Belsen, Dachau et Buchenwald, les Alliés ont su (ou cru savoir) que les Allemands avaient physiquement exterminé des êtres humains, en particulier dans des chambres à gaz. Jusque-là d'innombrables rumeurs avaient couru sur le sujet, à partir, semble-t-il, de la fin de 1941, mais ces rumeurs étaient vagues, gravement contradictoires et, par moments, visiblement fantaisistes. Les autorités alliées avaient, bien sûr, dénoncé à plusieurs reprises la politique d’«extermination» pratiquée, selon elles, par l'Allemagne nationale-socialiste à l'endroit des Polonais, des Russes et de tous les peuples occupés mais elles n'avaient pas repris à leur compte les accusations de gazages systématiques. En 1943, elles avaient envisagé de le faire, puis s'étaient ravisées devant l'insuffisance de preuves [1]. En novembre 1944, un rapport du War Refugee Board, publié sous le timbre de la présidence des États-Unis et portant sur des «camps d'extermination» allemands avait été diffusé mais il n'avait pas rencontré grande créance.


En 1987, Stéphane Courtois et Adam Rayski publiaient Qui savait quoi ? L'extermination des juifs 1941-1945, La Découverte. Dans cet ouvrage, ils cherchaient à démontrer que la presse clandestine des communistes juifs avait, à plusieurs reprises, fait état d'informations sur l'extermination physique des juifs. En quelques mots l'historienne juive Annette Wieviorka a fait justice de cette prétention. Elle écrit:


Mais l'interrogation majeure réside dans le fait que ceux-là mêmes qui confectionnaient cette presse et la distribuaient – je pense en particulier à Henri Krasucki [...] – ignoraient tout des chambres à gaz d'Auschwitz. Si savoir c'est, comme l'écrit le Petit Robert “pouvoir affirmer l'existence de”, ou encore “être conscient de”, force est de constater que ceux-là mêmes qui avaient confectionné ou distribué ces textes ne savaient pas [2].


En 1964, l'historien Léon Poliakov, rapportant une réflexion des juifs de Salonique (déportés à Auschwitz du 20 mars au 18 août 1943), écrit :


Avec le recul du temps, une telle crédulité paraît invraisemblable ; mais à l'époque, même dans les pays occupés de l'Occident, l'existence des camps d'extermination était communément considérée comme une invention de la propagande britannique [3].


En 1979, le même L. Poliakov devait déclarer dans une interview :


Songez que déjà, pendant la guerre, la plupart des juifs eux-mêmes étaient persuadés que les déportés rentreraient des camps de concentration. Je puis en témoigner, j'étais bien renseigné, étant agent de liaison. Et cela jusqu'en 1945, où ont été découverts Auschwitz et Buchenwald. Encore une fois, il y avait l'idée de bobards de guerre, venant de Londres... Et puis il faut le dire, l'inexistence de précédents qui rendait la “solution finale” inimaginable. D'où des gens qui nient aujourd'hui l'existence des chambres à gaz [4]. »


Entre-temps, en 1973, Georges Wellers avait publié un ouvrage à la fois historique et biographique : L'Étoile jaune à l'heure de Vichy. De Drancy à Auschwitz. La préface était de Jacques Delarue et la postface du R. P. Riquet. Dans sa préface, J. Delarue rappelle que G. Wellers fut «le seul témoin français au procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem » [5]. Il ajoute :


Aucun de ces milliers de futurs déportés que Wellers vit pendant les dernières heures précédant le départ n'avait le moindre soupçon concernant le terrible sort qui l'attendait [6].


G. Wellers écrit pour sa part :


Au fur et à mesure que le temps s'écoule il devient de plus en plus difficile de faire le partage entre ce que l'on savait réellement à l'époque et ce que l'on apprit depuis la fin de la guerre. L'extermination systématique des juifs, l'existence des chambres à gaz spécialement construites à cet effet en Pologne appartiennent à cette catégorie de vérités que l'on ignorait à l'époque [7].


Je peux affirmer d'une façon catégorique que l'on n'avait aucun soupçon concernant l'assassinat systématique auquel en réalité étaient voués les juifs au bout du voyage en déportation [8].


G. Wellers dit que c'est sur place, à Auschwitz, à l'occasion d'une conversation, qu'il a enfin compris «la vérité tellement incroyable». Il ajoute :


Et si quelqu'un me trouve naïf et sot, qu'il sache que tous les juifs étaient pareillement naïfs et sots [9].


En 1991, Lucie Aubrac déclarait :


A Lyon, en 1943, personne n'était au courant des tortures, des camps de la mort. Cela paraît énorme de dire ça aujourd'hui, mais à l'époque on pensait que les gens arrêtés allaient en prison [10].


En 1992, André Frossard écrivait :


J'ai vécu, mieux vaudrait dire j'ai survécu longtemps dans la “Baraque aux juifs” du Fort Montluc, à Lyon, où j'ai eu des centaines et des centaines de compagnons, souvent livrés à la police allemande par la Milice. Pas un seul d'entre eux n'avait la moindre idée du sort qui l'attendait en Allemagne et pourtant il y avait là, je vous le garantis, des esprits curieux. Ils s'imaginaient qu'ils seraient envoyés dans un camp de travail et qu'ils y seraient sans doute malheureux, mais moins qu'en prison, et qu'en tout cas ils échapperaient aux rafles d'otages qui dépeuplaient inopinément la baraque le jour ou la nuit. Je n'en ai jamais entendu aucun mettre cette illusion en doute, et quand on les alignait dans la cour pour les embarquer, ils avaient un dernier regard presque compatissant pour ceux qui ne partaient pas et restaient exposés aux représailles. Moi-même, lorsque j'ai appris le 12 août 1944 que je serais déporté le 16, j'ai accueilli la nouvelle avec une sorte de soulagement. Ni en prison ni au dehors, je n'ai entendu quelqu'un parler de la “solution finale” avant le retour des rescapés et le dévoilement de l'horreur [11].


Ces remarques aident à mieux comprendre pourquoi Pierre Laval, sur intervention notamment des autorités religieuses, avait demandé que les enfants juifs pussent être déportés afin d'éviter la dislocation des familles. Ces mêmes remarques permettent aussi de saisir pourquoi il existait des « optants » pour la déportation [12]. Enfin, elles expliquent qu'en certains cas les parents aient eu le droit de voter pour ou contre la déportation de leurs enfants [13].


Tel était le degré de connaissance que les autorités juives françaises pouvaient avoir d'une politique d'extermination physique des juifs.


Il en était de même pour toutes les autorités juives de tous les pays occupés, y compris de Pologne, ainsi que pour les autorités juives de Palestine ou des organisations internationales comme le World Jewish Congress, l'American Jewish Congress, la Jewish Agency. C'est même pour cette raison que des responsables juifs comme Ben Gourion se sont élevés contre l'idée d'un bombardement d'Auschwitz [14]. A Londres, Raymond Aron n'avait pas entendu parler de chambres à gaz. En 1981, interrogé sur le génocide, il répondait :


La vérité, c'est que je ne sais pas exactement ce que j'ai su. Bien entendu, j'ai su qu'il y avait des persécutions. Je suis sûr que je n'ai pas connu à Londres l'existence des chambres à gaz. Est-ce que j'ai su que des millions de juifs étaient exterminés ? Je crois que je ne l'ai pas su, mais je suis tenté aujourd'hui de penser que c'était encore une forme de confort émotionnel. Je ne voulais pas y songer. Je savais naturellement que les juifs de l'Ouest étaient déportés vers l'Est. Je savais aussi qu'il y avait des camps de concentration. [...] Je n'ai jamais imaginé le génocide. [...] Finalement, quand ai-je connu de manière certaine le génocide ? En France, plus tard, quand ça a été publié, quand ça a été écrit [15].


Aucun gouvernement allié, y compris le gouvernement soviétique (même après la libération, par ses troupes, du camp d'Auschwitz le 27 janvier 1945) n'a agi jusqu'en avril 1945 comme s'il avait cru à une extermination physique des juifs. Le Vatican, remarquablement renseigné (sur les événements de Pologne en particulier), le Comité international de la Croix-Rouge (dont un représentant s'était rendu au camp d'Auschwitz en septembre 1944), la Résistance allemande à Hitler, le Foreign Office, Edouard Bénès, n'ont, pas plus que les organisations juives d'Europe ou d'Amérique, su, vraiment su, que le IIIe Reich avait une politique d'extermination physique des juifs et tuait des juifs dans des chambres à gaz. Tous les accusés du procès de Nuremberg (1945-1946), y compris les plus portés à s'accuser eux-mêmes (Baldur von Schirach, Hans Frank et Albert Speer), ont affirmé n'avoir rien su d'une telle politique et d'une telle arme. A ce procès, seul Rudolf Höss, l'un des trois commandants d'Auschwitz, a déclaré qu'un tel crime avait été perpétré dans son camp. Or, nous savons aujourd'hui que ses aveux lui ont été extorqués si bien que les historiens de l’ « Holocauste» des juifs n'accordent plus de crédit à la « confession» de R. Höss [16].


Dans leurs mémoires respectifs, ni Winston Churchill, ni le général Eisenhower, ni le général de Gaulle, pourtant tous si résolument hostiles à l'Allemagne hitlérienne et à l'esprit de la Collaboration avec cette Allemagne, n'ont mentionné l'existence de «camps d'extermination» ou de «chambres à gaz homicides».


Comment Paul Touvier aurait-il su ce que tout le monde, à considérer les documents d'époque, semble avoir soit totalement ignoré ou «su» de façon tout à fait vague. Pour reprendre la remarque de l'historienne Annette Wieviorka et la définition du Petit Robert, personne à cette époque ne savait l'existence du génocide et de ces véritables abattoirs chimiques qu’avaient constitué les chambres à gaz. Personne ne pouvait en affirmer l'existence, personne n'était conscient de cette existence. Comment Paul Touvier pouvait-il en savoir plus que Léon Poliakov, Georges Wellers, Lucie Aubrac, André Frossard, Pierre Laval, Ben Gourion, le président Bénès, Winston Churchill, le général Eisenhower, le général de Gaulle, le Vatican, la Croix-Rouge, la Résistance allemande, les organisations juives européennes, américaines et palestiniennes et, enfin, s'il faut les en croire, le maréchal Göring, le maréchal Keitel, le général Jodl ?


11 avril 1994



Notes


[1] R. Faurisson, «Mon expérience du révisionnisme», Ecrits révisionnistes (1974-1998), vol. III, p. 993, note 3.

[2] A. Wieviorka, « Histoire et mémoire », L'Arche, novembre 1987, p. 86.


[3] L. Poliakov, Auschwitz, Paris, Julliard, 1964 et 1973, p. 31.


[4] L. Poliakov, «L'Antisémitisme : les racines du mal...», L'Express, 3-9 mars 1979, p. 153.


[5] G.Wellers, L'Étoile jaune à l'heure de Vichy. De Drancy à Auschwitz, Paris, Fayard, 1973, p. III.


[6] Id., p. V.


[7] Id., p. 4.


[8] Id., p. 5.


[9] Id., p. 7.


[10] Le Figaro, 15 octobre 1991.


[11] A. Frossard, Excusez-moi d'être français, Paris, Fayard, 1992, p. 68-69.


[12] S. Klarsfeld, Mémorial de la déportation..., Paris, éd. Beate et Serge Klarsfeld, 1978, page (non numérotée) précédant la liste alphabétique du convoi n° 21.


[13] G. Wellers, «Déportation des juifs de France. Légendes et réalités», Le Monde juif, juillet-septembre 1980, p. 106.


[14] E. Matz, « Britain and the Holocaust », Midstream, avril 1982, p. 59.


[15] R. Aron, Le Spectateur engagé, Paris, Julliard, 1982, p. 102.


[16] Voy. Raul Hilberg, Jean-Claude Pressac et Christopher Browning sur le sujet ainsi que le texte intitulé « Le témoignage du “commandant d'Auschwitz” est déclaré sans valeur », en date du 3 mars 1994.