Saturday, November 30, 1991

Un monument de propagande ("Le Mémorial de la Résistance charentaise")


Le voyageur qui se déplace sur la RN 141 reliant Angoulême à Limoges peut apercevoir de loin un imposant monument de pierre blanche en forme de «V» et de croix de Lorraine. Il s’agit du Mémorial de la résistance charentaise situé à Chasseneuil-sur-Bonnieure. Les panneaux de direction indiquent : «Cimetière national. Mémorial de la Résistance.»

A première vue, le vaste cimetière au centre duquel s’élève ce monument, doté d’une crypte à sa base, est celui de résistants charentais morts au combat ou des suites du combat.

C’est ce qu’on peut croire au premier abord ; et tout, au surplus, aussi bien dans la disposition des lieux que dans le commentaire officiel, tend à confirmer cette impression qui, comme on va le voir, est pourtant fausse.

Mais tenons-nous-en, pour l’instant, à cette impression première et à tout ce qui la suscite et l’entretient.

Pour commencer, le visiteur qui gravit l’allée centrale du cimetière en direction du monument n’aperçoit, à sa droite et à sa gauche, que des tombes de résistants. A un moment donné, sur sa droite, il avisera un vaste bloc de pierre dédié à la mémoire de vingt-cinq « résistants du maquis “Bir Hakeim” » dont on aperçoit les tombes individuelles en contrebas. Parvenu au pied du monument lui-même, le visiteur constatera que de nombreux hauts-reliefs y retracent l’histoire de la résistance charentaise. Aucune sculpture ne rappelle que plus de cent mille soldats français sont morts pendant la campagne de France de 1939-1940 ; tout au plus note-t-on la sculpture d’un soldat français écrasé par la défaite ; celui-ci ne porte pas le casque du combattant mais le simple calot du prisonnier ; à ses pieds s’entassent des armes qu’il a fallu déposer et qu’un résistant – une autre sculpture le montre – viendra rechercher.

Entrons dans la crypte du mémorial. On y compte une série d’alvéoles contenant les restes de vingt-neuf résistants. C’est ici, dit le commentaire d’un recueil photographique, que «reposent les principaux chefs de la résistance charentaise ». Ce recueil photographique ainsi que les brochures qui sont en vente sur place ne parlent que de résistance et jamais de la campagne de France, à l’exception peut-être de très vagues et inévitables allusions.

Comme pareille crypte constitue en principe l’endroit, par excellence, où devraient reposer des héros morts au champ d’honneur, et comme les escarmouches contre l’occupant n’ont surtout pris place en Charente que pendant quelques jours de l’été 1944, on ne devrait pas y trouver, semble-t-il, les restes de résistants morts après l’été 1944 ou, à la rigueur, après la bataille de Royan et le 8 mai 1945, jour de l’armistice avec l’Allemagne.

Or, on a la surprise de constater que, dans cette crypte, reposent aussi les corps de résistants morts en 1949 (René Véry), en 1963 (colonel Marc Roger Geissmann et colonel André Chabanne), en 1975 (colonel Bernard Lelay ou Le Lay), en 1987 (Jacques Nancy), en 1989 (Yves Faure) et même en 1991 (Thérèse Bonnier).

C’est alors que le visiteur peut commencer à se poser des questions et reprendre sa visite afin de vérifier ce que, jusqu’ici, il avait vu ou cru voir. C’est ce qu’on appelle un travail de révision.

Revoyons précisément ce cimetière et revisitons-le.

Nous découvrirons alors que :

1° cet impressionnant cimetière est surtout peuplé de morts de la campagne de France et des suites de cette campagne ; sur 2.029 corps (certaines des 2.255 tombes ne sont pas occupées), 1.843 sont ceux de soldats de 1939-1940 tandis que 186 corps [1] sont ceux de résistants (cent cinquante-sept dans le cimetière même et vingt-neuf dans la crypte) ;

2° la grande majorité de ces soldats de 1939-1940 étaient des Nord-Africains, des Africains et des Indochinois; un certain nombre sont morts dans des hôpitaux militaires de Libourne, de Nantes et d’autres villes de la côte atlantique ; dans la partie haute du cimetière, où ne se rendent guère les visiteurs, on aperçoit un carré de sépultures surmontées du croissant et non de la croix ;

3° le bloc de pierre dédié à la mémoire de vingt-cinq «résistants du maquis “Bir Hakeim” » et les tombes en contrebas ne concernent pas le maquis commandé par le héros local de Chasseneuil, le colonel A. Chabanne, un enfant du pays, ancien instituteur, mais un maquis de... Lozère. Ces vingt-cinq maquisards, comme l’indiquent les inscriptions tombales, sont morts à La Parade (dans les gorges du Tarn); ils sont venus faire nombre à Chasseneuil où ils n’ont franchement pas leur place, vu qu’ils n’appartenaient pas le moins du monde à la «résistance charentaise» ;

4° dans la crypte se trouvent, en plus de FFI morts au combat en 1944, quelques FFI ou FFL morts en 1944 ou en 1945 mais, les uns, dans un accident de camion en Charente et, les autres, dans un accident d’avion en Allemagne; ne parlons pas de ceux qui sont morts bien après la guerre comme, par exemple, le colonel André Chabanne, tué dans un accident de voiture ;

5° dans certains cas, rarissimes il est vrai, on a porté la mention de FFI (Forces françaises de l’Intérieur) sur les tombes de personnes mortes en... 1940, alors que la création des FFI date du 1er février 1944.

Bref, au terme de cette seconde visite, l’impression se forme que, dans ce cimetière où les morts auraient dû avoir le droit à un égal respect et à la même dose d’attention, on a magnifié les uns au détriment des autres et, par des moyens contestables, cherché à gonfler le nombre des morts de la résistance.

Parmi ces moyens, ne faudrait-il pas surtout compter la disposition même des rangées de sépultures ? A droite et à gauche de l’allée centrale et des voies de pénétration importantes dans le cimetière, on a systématiquement commencé les rangées avec des tombes de Résistants ; le visiteur n’aperçoit ainsi que ces tombes-là et il ne lui viendra sans doute pas à l’esprit qu’après deux, trois ou quatre tombes de Résistants situées à proximité, tout le reste de la longue rangée – de chaque longue rangée – ne porte plus que les noms de Français ou de «coloniaux» mobilisés en 1939-1940 et morts pour la France.

La brochure intitulée Mémorial de Chasseneuil aurait besoin d’une sévère révision des faits et des chiffres rapportés. Elle est vendue au profit du Comité des œuvres du Mémorial de Chasseneuil, sis à la préfecture de la Charente à Angoulême. Ce comité a pour but «de perpétuer le souvenir des héros de la résistance et de veiller à l’exécution des travaux d’entretien et d’embellissement de cette Nécropole nationale». Comme cette «nécropole» comporte, sur 2.029 sépultures, 1.843 sépultures des morts de la campagne de 1939-1940 et de ses suites, on est en droit de s’étonner que pas une page, pas une ligne ne fasse mention de ces morts-là. D’emblée, on nous parle d’«une nécropole nationale qui regroupe 2.255 sépultures» et d’«un cimetière abritant les restes des héros de la résistance [2] ». Comment le lecteur n’en déduirait-il pas que le cimetière qu’il visite abrite les restes de 2.255 «héros de la résistance», alors qu’en réalité le vrai chiffre est de cent quatre-vingt-six? De quel droit multiplier ici par douze le nombre des morts de la résistance ? Un tableau intitulé «La Souffrance de la Charente pendant la seconde guerre mondiale, 1939-1945 » [3] mentionne que 1.097 « militaires 1939-1940 » sont morts pour la France et trois cent dix «résistants»; cependant, il s’agit là d’un tableau général intéressant non pas la nécropole mais le département tout entier. Dans ce tableau, à peu près toutes les rubriques et tous les chiffres seraient à revoir. Une rubrique, par exemple, porte : «Victimes civiles (fusillés, victimes de bombardements). » Les jeunes générations ont peu de chance de voir que ces victimes civiles de bombardements sont, pour la plupart, à mettre au compte des Anglo-Américains plutôt que des Allemands [4] ; rappelons que les bombardements anglo-américains ont provoqué la mort de soixante mille Français et un nombre bien plus considérable de blessés et de mutilés et que, parmi les Français morts en Allemagne, un certain nombre ont été tués dans les effroyables bombardements des villes allemandes. On oublie trop que l’un des motifs qui retenaient les Français d’obéir aux injonctions du STO (Service du travail obligatoire en Allemagne) était précisément la crainte d’être pris dans les bombardements des usines d’outre-Rhin.

Les auteurs de la brochure ne pouvaient passer sous silence le fait que l’essentiel du « travail gigantesque réalisé avec des moyens archaïques » pour l’édification de cette nécropole et de son monument est dû aux travaux forcés auxquels ont été contraints des prisonniers allemands [5]. Peut-être aurait-on pu insister un peu plus sur le sort de ces prisonniers ; en est-il mort sur place ? Combien ? Où les a-t-on enterrés avant un éventuel rapatriement en Allemagne?

Au sujet de la crypte, on écrit un peu trop habilement qu’elle était conçue pour abriter les corps de «fusillés, déportés, combattants tués face à l’ennemi [6]». Peut-être était-elle conçue dans cet esprit mais le fait est qu’elle abrite bien d’autres corps que ceux-là, y compris les corps de gens morts dans leur lit plus de quarante ans après la guerre.

Les commentaires des sculptures cachent mal le désir de faire sa propre apologie [7]. Les sculpteurs ont notamment représenté trois personnes qui sont à l’origine de la création, très tardive, du maquis Bir Hakeim : les instituteurs André Chabanne, Hélène Nebout et Guy Pascaud. Ces trois personnes ont longuement survécu à la guerre. Elles ont donc pu se voir statufier. On insiste particulièrement sur la figure de Guy Pascaud, sénateur de la Charente. Avec son père Édouard Pascaud, maire de Chasseneuil, il avait fait don du terrain. Curieusement, on ne rappelle pas qu’il fut arrêté par les Allemands le 22 mars 1944 à Chasseneuil. Ce jour-là, une importante formation militaire allemande encercla le bourg, procéda à des arrestations et s’empara à Négret d’un fort groupe de maquisards mal armés, mal préparés au combat, mal encadrés et dont les responsables n’étaient pas présents sur place. Il y eut des morts et tous les prisonniers furent fusillés à Biard, près de Poitiers. Parmi leurs trois responsables, deux (André Chabanne et Hélène Nebout) resteront indemnes tandis que Guy Pascaud, arrêté à Chasseneuil, sera déporté ; revenu de déportation, il fera après la guerre une carrière politique, comme son père.

Le chapitre consacré à l’activité combattante des maquisards [8] cache mal l’extrême modestie de la participation des maquis locaux sur ce plan. Henri Noguères, ancien résistant, est l’auteur d’une Histoire de la résistance en France. Dans les dix volumes et les quatre mille cinq cent quarante pages de ce monumental ensemble, aucune mention n’est faite du maquis Bernard (Bernard Lelay) ; quant au maquis Chabanne (André Chabanne), il ne se voit accorder, pour son activité dans la région, que quelques modestes lignes [9].

La brochure passe complètement sous silence les exécutions sommaires perpétrées par le maquis Chabanne et le maquis Bernard : environ quarante dans un cas et environ quatre-vingts dans l’autre cas, et cela dans des conditions parfois atroces que les historiens spécialisés (Robert Aron, Henri Amouroux, Philippe Bourdrel...) ont rapportées [10]. Dans la région, la réputation du maquis Bernard est si fâcheuse que la famille de Bernard Lelay et le Parti communiste rencontrèrent bien des difficultés avant d’obtenir le transfert du corps dans la crypte.

Il faut espérer que le temps viendra où, comme à Verdun pour la première guerre mondiale, on rendra un égal hommage à tous les morts de la seconde guerre mondiale qui fut une abominable boucherie d’où personne n’est rentré les mains propres. On ne cachera plus rien, on dira tout. Oradour (six cent quarante-deux morts) et Dresde (cent trente-cinq mille morts ?) seront unies dans le jumelage des villes et des bourgades martyres [11]. On essaiera de comprendre tous les Français au lieu de les répartir en des catégories morales stéréotypées, avec un traitement de faveur pour certains, l’oubli pour d’autres et la condamnation à perpétuité pour les vaincus.

Le cimetière national de Chasseneuil est impeccablement entretenu. Les tombes du tirailleur sénégalais, de l’officier métropolitain et du maquisard sont l’objet des mêmes soins. Pourquoi le secrétariat d’État aux anciens combattants et les hautes autorités qui ont conçu ce cimetière ne prendraient-ils pas modèle sur les jardiniers qui, dans leur besogne quotidienne, traitent tous les morts avec les mêmes égards ?

Pour commencer, on modifierait de fond en comble la substance des brochures, guides et ouvrages proposés sur place à la vente et, dans le commentaire des visites, on accorderait plus de place à l’histoire de la France dans la seconde guerre mondiale et moins de place à la légende dorée de la résistance.

Les soldats de la Campagne de France méritent des égards. Il y avait certainement plus de risque à essayer de faire face, en 1940, aux divisions allemandes en pleine offensive et dotées de redoutables moyens, qu’à livrer en 1944 des escarmouches, comme ce fut le cas en Charente, contre une troupe en retraite ou à multiplier contre des Allemands isolés des actes de terrorisme [12].

Quant aux cent vingt hommes et femmes victimes des exécutions sommaires perpétrées en 1944 par les maquis Chabanne et Bernard, ils n’ont eu droit à aucune sépulture. Tous, sans exception, ont été enterrés comme des chiens. Certains corps n’ont toujours pas été exhumés pour être transférés dans un cimetière. Les emplacements des charniers sont connus. Les autorités municipales, préfectorales et judiciaires de la Charente le savent et ne font rien pour remédier à cette anomalie.

30 novembre 1991


Notes

[1] Ce chiffre aurait été évidemment plus important si plus de familles avaient accepté le transfert des cendres des leurs dans la nécropole.

[2] Mémorial de Chasseneuil, Angoulême, Comité des œuvres du Mémorial de Chasseneuil, 1989, p. 3.

[3] Id., p. 26.

[4] A moins, bien sûr, que le chiffre indiqué ne corresponde qu’aux victimes de bombardements allemands et que le nombre des victimes de bombardements anglo-américains ait été tout simplement omis.

[5] Id., p. 5.

[6] Id., p. 4.

[7] Id., p. 7-10.

[8] Id., «La Résistance militaire», p. 18-25.

[9] H. Noguères, Histoire de la Résistance en France, Genève, Famot, 1981-1982, tome VIII, p. 119-120.

[10] Voy. également R. Faurisson, «Chronique sèche de l’Épuration» pour le décompte précis de ces exécutions sommaires, Ecrits révisionnistes (1974-1998), p. 1265-1285.

[11] Pour l’historien, le massacre d’Oradour garde bien des mystères. Pourquoi, au juste, les Allemands ont-ils fusillé la population mâle ? Ont-ils mis le feu à l’église (où ils avaient enfermé femmes et enfants) ou le feu s’est-il communiqué à l’église ? Ont-ils tiré sur les femmes et les enfants ? Les maquisards de la région avaient-ils choisi ce paisible village pour y entreposer, dans les maisons et jusque dans le clocher de l’église, des armes, des munitions et des explosifs de toutes provenances ? La chaleur dégagée dans le clocher a été si forte que la cloche a fondu (!) tandis que le confessionnal de bois a été retrouvé indemne. Pourquoi n’a-t-on pas demandé une expertise à des spécialistes de balistique, du feu et des explosifs ? Les procès de Nuremberg, de Bordeaux et de Berlin n’ont pas apporté de réponse claire. Les Français gardent secret le rapport d’enquête du juge d’instruction militaire allemand Detlef Okrent et les archives ne seront pas ouvertes avant 2044 : pourquoi ? Certaines «fictions» d’Oradour sont entretenues pour des motifs intéressés : «la Commission nationale [des déportés et internés politiques] a admis la fiction [sic] de l’encerclement de la localité par les troupes SS» ; ainsi « le titre d’Interné Politique à titre posthume » a-t-il pu être « reconnu à tous les massacrés d’Oradour-sur-Glane» (Secrétariat d'État aux anciens combattants, note pour M. Bergeras, conseiller technique, en date du 12 juillet 1971, avec PV joint d’une réunion de la Commission les 4 et 5 février 1963). Le bombardement de Dresde par les Alliés a moins de mystères.

[12] Voy. Marc Leproux, Nous les terroristes, Monte-Carlo, R. Solar, 1947.

L’origine du mythe. Le mythe des «chambres à gaz» remonte à 1916


Le mythe des gazages des juifs durant la seconde guerre mondiale n’est que le produit de recyclage du mythe du gazage des Serbes pendant la première guerre mondiale. On pourrait dire qu’un mythe apparemment né au début des années quarante et vieux, aujourd’hui, de cinquante ans remonte ainsi en fait aux années 1916-1917 : il aurait donc soixante-quinze ans.

Encore est-il possible qu’il remonte bien au-delà. Peut-être trouverait-on la trace de gazages mythiques dans l’histoire des guerres de Vendée ou, plus loin encore, avant même l’invention du mot de « gaz », dans des temps où la maîtrise supposée des forces obscures de la terre était censée permettre l’assassinat par des « substances subtiles » ou des « vapeurs invisibles ». Un mythe ne plonge-t-il pas toujours au plus profond de l’homme et de sa mémoire [1] ?

En 1916-1917, les Alliés répandirent le bobard des Serbes gazés systématiquement et en grand nombre par les Allemands, les Autrichiens et leurs alliés, les Bulgares. Ces gazages avaient lieu, disait-on, dans des établissements d’épouillage, dans des églises ou dans d’autres lieux encore. Ce bobard disparut après la guerre, dès le début des années vingt. De la même façon s’évanouirent, du moins en apparence, d’autres inventions de la propagande de guerre des Alliés : la légende des enfants belges aux mains coupées par les Uhlans (préfiguration des SS) et la légende des usines à cadavres où les Allemands passaient pour transformer graisse et ossements humains en engrais et en savon (préfiguration des « camps d’extermination » au service de la science hitlérienne censée produire engrais et savon à partir des cadavres de juifs).

Il est probable que le succès de ces bobards de guerre s’alimentait du spectacle d’atrocités bien réelles : les ravages exercés par l’emploi des gaz de combat sur les champs de bataille ainsi que les amoncellements de cadavres de typhiques, en Serbie notamment.

Le mythe du gazage des juifs de 1941 à 1944 (ou 1945) aurait dû, lui aussi, disparaître après la guerre. Or, il persiste encore aujourd’hui. On continue d’en nourrir les esprits. Grâce à la publicité et aux médias, cette invention de la propagande de guerre des Alliés est devenue avec le temps un produit de consommation forcée. Ce produit est avarié. Sous un emballage nouveau, il n’est qu’une marchandise lancée vers 1916-1917 et reconnue pour frelatée dès les années vingt. Il n’importe. En France, depuis la publication en 1990 de la loi Fabius, alias Gayssot, il est devenu interdit de contester la qualité de cette marchandise et d’en dénoncer les producteurs et les marchands. On risque la prison si, soucieux à la fois d’honnêteté et d’hygiène, on tente de mettre les consommateurs en garde contre la nocivité de ces produits qui envahissent, à coups de millions, le marché du livre, la télévision et l’école. Toujours est-il que cette loi a d’étranges effets. En nous obligeant à croire aux gazages des juifs pendant la seconde guerre mondiale, elle nous force aussi, d’une certaine façon, à croire, à nouveau, aux gazages des Serbes pendant la première guerre mondiale. Elle réhabilite ainsi un bien vieux mensonge qui semblait avoir fait son temps. C’est ce qu’on appelle l’ironie de l’histoire.

Les trois pièces que nous présentons ci-dessous montrent comment s’est fait le passage du mythe des gazages de Serbes au mythe des gazages de juifs. La première pièce est extraite d’un livre où un ancien correspondant et collaborateur de la Frankfurter Zeitung raconte incidemment une entrevue que lui avait accordée à Berlin, le 20 novembre 1917, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères Richard von Kühlmann (1873-1948). On notera que l’homme d’État allemand, exaspéré par le comportement de ses alliés bulgares, est apparemment disposé à accueillir n’importe quel bobard des Alliés à leur propos. C’est ainsi qu’il croit que les Bulgares pratiquent une politique d’extermination physique des Serbes (le « génocide » avant la lettre) et que, sous prétexte d’hygiène, ces Serbes sont conduits dans des établissements d’épouillage où, en fait, on les gaze (préfiguration de l’histoire des juifs conduits, sous prétexte d’épouillage et de douches, dans des locaux où on les gaze).

Les deux autres pièces que nous reproduisons sont, toutes deux, extraites d’un même journal londonien, le Daily Telegraph. A vingt-six ans de distance, ledit journal a repris les mêmes chiffres : le 22 mars 1916, il annonce l’assassinat de sept cent mille Serbes et, le 25 juin 1942, il titre sur l’assassinat de sept cent mille juifs. En 1916, on raconte que les Allemands, les Autrichiens et les Bulgares « exterminent » (c’est le mot) les Serbes de différentes façons et, notamment, au moyen de gaz asphyxiants soit dans des églises, soit dans des lieux non autrement décrits ; ces gaz émanent de bombes ou de machines à produire des gaz. En 1942, on veut nous faire croire que les Allemands « exterminent » (c’est encore le mot) les juifs de multiples façons et, en particulier – c’est le modernisme – en utilisant un, et un seul, camion adapté en chambre à gaz, qui permet d’éliminer pas moins de mille juifs par jour.


Pièce n° 1 [traduite de l’allemand]

[...] L’humeur du secrétaire d’État [aux Affaires étrangères, Richard von Kühlmann] est sombre et grave. La paix lui paraît lointaine. Il a entretenu sans doute bien des illusions sur les désirs de paix de l’Angleterre. Tous nos alliés lui inspirent une profonde méfiance. Les Bulgares sont insatiables ; leur donne-t-on veste et pantalon, ils vous réclament chemise et chaussures. Il relate comment ils « liquident » les Serbes systématiquement [mot à mot : « auf dem Verwaltungswege » : par la voie bureaucratique] ; sous prétexte d’hygiène on mène ces derniers dans des établissements d’épouillage et, là, on les élimine par gaz. C’est l’avenir, ajoute-t-il, des batailles entre les peuples [2].

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Pièce n° 2 [traduite de l’anglais]

22 mars 1916
ATROCITÉS EN SERBIE
700.000 victimes
De notre correspondant. Rome, lundi (18 h 45).

Les gouvernements alliés ont reçu témoignages et documents, qui seront prochainement publiés, prouvant que l’Autriche et la Bulgarie se sont rendues coupables d’horribles crimes en Serbie, où les massacres qu’ils ont commis sont pires que ceux perpétrés par la Turquie en Arménie.

Aujourd’hui, le gouvernement italien a publié le témoignage de deux prisonniers italiens qui se sont évadés d’Autriche par la Serbie et ont trouvé refuge en Roumanie. Pourtant, ce que ces deux prisonniers ont vu et appris n’est rien, comparé avec les témoignages produits par les Serbes eux-mêmes et communiqués par M. Pasitch au gouvernement italien et au pape. Selon des informations dignes de foi, le nombre des victimes des Autrichiens et des Bulgares a dépassé sept cent mille. Des régions entières, avec villes et villages, ont été dépeuplées par des massacres. Femmes, enfants et vieillards ont été enfermés dans des églises par les Autrichiens et passés à la baïonnette ou étouffés par le moyen de gaz asphyxiants. C’est ainsi que, dans une seule église de Belgrade, trois mille femmes, enfants et vieillards ont été suffoqués.

Des réfugiés serbes ont déclaré, sans que ce soit sous serment, qu’ils ont assisté à la distribution de bombes et de machines à produire des gaz asphyxiants, distribution faite aux Bulgares par les Allemands et les Autrichiens, avec les instructions d’emploi de ces instruments en vue d’exterminer la population serbe. Les Bulgares ont usé de cette méthode à Nich, Pirot, Prizren [3] et Negotin où les habitants sont morts suffoqués. Les Autrichiens ont employé des moyens identiques en différentes parties du Montenegro [4].


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Pièce n° 3 [traduite de l’anglais]

25 juin 1942
LES ALLEMANDS ASSASSINENT 700 000 JUIFS
EN POLOGNE
CHAMBRES À GAZ AMBULANTES

De notre reporter.

Au cours du plus grand massacre de l’histoire du monde, les Allemands ont abattu plus de sept cent mille juifs polonais. De plus, ils développent un système de famine où le nombre des morts, selon le propre aveu des Allemands, semble devoir être presque aussi important.

Les plus affreux détails de la tuerie, y compris l’usage de gaz poison, sont révélés dans un rapport envoyé secrètement à M. S. Zygielboim, représentant juif du Conseil national polonais à Londres, par un groupe actif en Pologne. On a le ferme sentiment qu’il faudrait entreprendre une action pour empêcher Hitler d’accomplir sa menace d’exterminer tous les juifs d’Europe cinq minutes avant la fin de la guerre, quelle que soit cette fin.

L’intention avouée des Allemands dès les premiers jours de la guerre était d’exterminer la population juive du territoire polonais.

Dans son message de nouvel an de 1940, le Gauleiter Greiser a dit que le seul usage à faire des Polonais était celui d’esclaves pour l’Allemagne mais que pour les juifs il n’y aurait pas d’avenir.

Cette politique d’extermination a commencé en 1941 en Galicie orientale et la procédure a partout été la même.

On a rassemblé hommes et garçons, de 14 à 60 ans, en un même lieu, généralement un square ou un cimetière ; et là on les a tués soit à coups de couteaux, soit avec mitrailleuses ou grenades. On leur avait fait préalablement creuser leurs tombes.

Victimes dans les hôpitaux

On a abattu des enfants dans des orphelinats, des pensionnaires dans des hospices et des malades dans des hôpitaux. On a tué des femmes dans la rue. En bien des endroits on a déporté des juifs vers des « destinations inconnues » et on les a tués dans des bois avoisinants.

A Vilna, on a assassiné cinquante mille juifs en novembre [1941]. Dans cette région et autour de Kovno, en Lituanie, le nombre total des massacrés est de trois cent mille.

On a pratiquement tué tous les juifs à Zyrovice, Lachovice, Mira, Kosov et d’autres villes similaires. A Rovno, les assassinats ont commencé au début novembre. Entrois jours et trois nuits on a fusillé presque quinze mille hommes, femmes et enfants.

En d’autres lieux, le total des morts a été de :

Lvov : 30.000
Stanislavov : 15.000
Slonin : 9.000
Hancedicze : 6.000
Tarnopol : 5.000
Brzezany : 4.000
Zlochov : 2.000

Massacre par gaz

En novembre [1941] a aussi commencé le massacre par gaz des juifs dans les territoires polonais incorporés au Reich.

On a utilisé un camion spécial adapté en chambre à gaz dans lequel on entassait quatre-vingt-dix victimes à la fois. On enterrait les corps dans des tombes spéciales creusées dans la forêt de Lubardski.

En moyenne, on a gazé mille juifs par jour. On en a assassiné de cette manière à Chelmno, de novembre [1941] à mars [1942], cinq mille venant de quatre villes, ainsi que trente-cinq mille venant du ghetto de Lodz, et nombre de tziganes.

En février [1942], l’extermination des juifs a commencé dans ce qu’on appelle le Gouvernement général, partie occidentale de la Pologne non incorporée au Reich. La Gestapo a chaque jour rendu visite aux quartiers juifs et a systématiquement tué les gens dans la rue et dans les maisons.

En mars [1942], vingt mille juifs ont été déportés de Lublin dans des wagons plombés pour une « destination inconnue ». On en a perdu toute trace. Environ trois mille autres ont été mis dans des baraques dans un faubourg de Lublin. Il n’en reste plus maintenant un seul juif.

A Cracovie, durant mars [1942], cinquante hommes sur une liste de proscrits ont été fusillés devant leur domicile. Un nombre semblable d’hommes et de femmes ont été tués devant leur porte donnant sur la rue pendant une nuit de terreur organisée dans le ghetto de Varsovie. Tous les groupes sociaux du ghetto ont été affectés. On s’attend à bien d’autres nuits de ce genre.

Le ghetto de Varsovie, en fait un vaste camp de concentration, héberge six cent mille juifs à la moyenne de dix-neuf par pièce. Avant la guerre, alors que le quartier possédait le double de maisons, la population totale était de cent trente mille.

Tous les enfants de moins de cinq ans et tous les adultes de plus de cinquante ans se voient refuser les fournitures en médicaments. Ce qui signifie que seul un minimum d’aide parvient à l’intérieur du barrage pour soulager les ravages du typhus et de la typhoïde.

Selon des statistiques fournies en Pologne par les autorités allemandes, le nombre des enterrements en provenance du ghetto de Varsovie est passé de neuf cents en janvier 1941 à cinq mille six cent vingt en août [1941].

Des statistiques obtenues de sources secrètes en Pologne montrent que, durant l’année entière, il n’y a pas eu moins de soixante-seize mille enterrements. Une large proportion des morts était due à la famine.

Dans les trois années 1939-1941, le nombre des morts dans Varsovie seule est passé de 7 696 à 42 239. Durant ce temps, la population juive du ghetto est passée de trois cent soixante-quinze mille à quatre cent sept mille par l’afflux des juifs déportés d’autres provinces ou pays.

Je crois savoir que le gouvernement polonais a l’intention de porter les faits du présent rapport à la connaissance des gouvernements britannique et alliés [5].


30 novembre 1991

Notes

[1] D'après le Dictionnaire étymologique de la langue française d'O. Bloch et de W. von Wartburg (PUF, 1932), le mot de « gaz » aurait été inventé en 1670 par un médecin pour désigner une substance subtile considérée par celui-ci comme unie aux corps. Le sens moderne daterait de la fin du XVIIIe siècle à la suite des travaux de Priestley et de Lavoisier.

[2] B. Guttmann, Schattenriss einer Generation 1888-1919, Stuttgart, K. F. Koehler, 1950, p. 146 ; le passage concerne une visite rendue à Berlin le 20 novembre 1917.

[3] Prizren se trouve dans le Kosovo. [NdÉ]

[4] The Daily Telegraph [Londres], 22 mars 1916, p. 7.

[5] The Daily Telegraph, 25 juin 1942, p. 5.