Sunday, February 1, 1987

Le savon juif




En 1942, le rabbin Stephen Samuel Wise, président du World Jewish Congress (Congrès juif mondial, ou Parlement juif mondial) déclara que les Allemands fabriquaient en quantités industrielles du savon à partir de cadavres de juifs [1]. Sa source pourrait avoir été Gerhard Riegner, représentant en Suisse du World Jewish Congress et de la Jewish Agency. Ce dernier se faisait, d'une façon générale, l'écho des informations ou rumeurs circulant dans les milieux juifs d'Europe centrale. Il a joué un rôle capital dans la transmission des informations ou rumeurs concernant l'extermination des juifs et l'emploi à cet effet de chambres à gaz homicides. Pendant toute la durée de la guerre, la Suisse et la Suède ont servi de tremplins aux informations et rumeurs en direction de Londres et de Washington [2].
En 1945-1946, au procès des "grands criminels de guerre allemands" conduit à Nuremberg par le Tribunal militaire international (TMI), il a été question de savon fabriqué à partir de cadavres. Le 16 février 1946, l'avocat général soviétique L. N. Smirnov a présenté au tribunal la déposition sous serment d'un certain Sigmund Mazur, préparateur à l'Institut anatomique de Danzig, selon lequel on aurait, dans ledit institut, fabriqué du savon à partir de la graisse humaine ; la formule était même donnée. Smirnov faisait état également de déclarations sous la foi du serment de deux prisonniers de guerre britanniques et, en particulier, du soldat John Henry Witton, du régiment Royal Sussex. L'autre déclaration émanait du caporal William Anderson Nealy, du Royal Signals. Ces documents avaient été transmis à Smirnov par le ministère public britannique [3]. A la page 601, Smirnov déclare :
      Je dépose maintenant quelques fragments du savon en question, soit mi-fini, soit terminé : voici un petit morceau de savon qui est resté emmagasiné plusieurs mois, il rappelle le savon de ménage le plus ordinaire.
Il est cependant à noter qu'il n'y a pas eu d'expertise chimique et que les auteurs des déclarations sous serment n'ont pas été convoqués ni interrogés puis contre-interrogés.
Le 27 juillet 1946, l'avocat général britannique Hartley Shawcross déclara dans son réquisitoire final à propos des Allemands :
      A l'occasion, les corps de leurs victimes furent employés à pallier le manque de savon dû à la guerre (document URSS-272) [4].
Le 1er octobre 1946, dans le jugement clôturant le procès, le tribunal dit que les Allemands avaient fait "des essais en vue de se servir de la graisse des victimes pour la production industrielle de savon" [5].
Les juges du tribunal de Nuremberg ont donc tenu pour acquis que les Allemands avaient fabriqué ou tenté de fabriquer du savon à partir de graisse humaine.
Pendant la guerre, en 1943, des représentants du comité juif antifasciste, fondé en 1942 à Moscou, firent une tournée aux Etats-Unis en vue d'y récolter des fonds pour l'URSS. De grands meetings eurent lieu dans de nombreuses villes américaines. A chacun de ces meetings, l'acteur Salomon Mikhoels "montrait au public une savonnette faite avec de la chair humaine juive et ramenée d'un camp de concentration" [6].
Après la guerre, des morceaux de "savon juif" furent enterrés dans des cimetières juifs d'Europe ou d'Israel ou montrés dans des expositions : à Polticeni (Roumanie), au cimetière de Haifa, à l'Institut historique de Varsovie, à la "Kaznelson House" du kibboutz des combattants du ghetto en Israel, à l'Institut Yivo de New York, à la cave de l'horreur (Keller des Grauens) au Mont-Sion. Voyez, pour Haifa, un article de Pierre (Weil) Joffroy dans Paris-Match [7], et, pour le reste, les sources citées par Ditlieb Felderer [8]. Une pierre tombale porte l'inscription suivante en hébreu et en anglais :
      Ci-gisent des morceaux de savon faits de la chair et du sang de nos frères que les barbares nazis ont inhumainement torturés à mort dans les années 1939-1945 [9].
Simon Wiesenthal a raconté en détail l'histoire des morceaux de savon enterrés au cimetière de Polticeni. Il dit qu'avaient été recueillis tous les savons portant l'inscription "RIF", entendue comme étant le sigle de Rein Juedisches Fett, soit : pur savon juif [10].
Du savon juif aurait été enterré dans le cimetière de la ville de Sighet, patrie d'Elie Wiesel [11].
L'Encyclopædia Judaica présente à l'article "Poland" une photo dont la légende dit en anglais : "Une usine de savon allemande près de Danzig" [12].
Le 11 avril 1983, à la cérémonie d'ouverture du rassemblement américain des survivants juifs de l'Holocauste (American Gathering of Jewish Holocaust Survivors), le rabbin Arthur Schneier, de New York, déclara :
      Nous avons en mémoire les pains de savon marqués des initiales RJF -- Rein Juedisches Fett -- faits des cadavres de nos bien-aimés.
Ludo Van Eck reproduit une photo portant pour légende : "Vue extérieure de la savonnerie" et un récit "basé sur le témoignage de Zofia Nalkowska" dans lequel il est dit comment le professeur allemand Spanner fabriquait le savon auquel il donnait le nom de "Koitek, nom de la fille avec laquelle il couchait" [13].
Le 24 février 1986, en réponse à la lettre d'un particulier, la Fondation Auschwitz (Rue des Tanneurs 65, B-1000 Bruxelles), sous la signature de Yannis Thanassekos, répondait "évidemment par l'affirmative" : le savon humain était une réalité, d'ailleurs établie au procès de Nuremberg.

Raul Hilberg est le plus important des historiens juifs de l'Holocauste. Il ne croit pas à la réalité du savon juif. Pour lui, il s'agit d'une rumeur. Il dit que le document sur lequel Smirnov, puis Shawcross et enfin les juges du Tribunal militaire international de Nuremberg ont fondé leur accusation ne spécifiait nullement qu'il s'agissait de graisse humaine. Il dit aussi que la rumeur du savonest allée jusqu'à trouver la caution du juge SS Konrad Morgen qui, devant un tribunal américain, a prétendu que Dirlewanger avait fait tuer de jeunes juives par piqûres de strychnine, découper leurs corps en petits morceaux, mélanger ceux-ci avec de la viande de cheval et fait bouillir le tout pour en obtenir du savon. Il cite une source selon laquelle, après la guerre, les Polonais boycottaient le savon parce qu'ils croyaient que ce savon avait été fabriqué avec de la graisse humaine. Il rappelle que :
      Des pains de savon, prétendument fabriqués à partir de la graisse de juifs morts, ont été conservés en Israel et à l'Institut Yivo de New York [14].
De son côté, l'Institut d'histoire contemporaine de Munich considère, lui aussi, comme une légende l'histoire du savon fait à partir de cadavres des camps de concentration (voyez la lettre du Dr Lothar Gruchmann à Hans Drechsel en date du 11 mars 1983).
Georges Wellers est le directeur scientifique du Centre de documentation juive contemporaine de Paris et le directeur du Monde juif, publication de ce centre. Dans une lettre en date du 31 août 1983 à un correspondant étranger, il écrit :
      La fabrication du savon à partir de la graisse humaine appartient à la catégorie des "bobards" qui circulaient déjà dans les camps. Je l'ai entendu à Auschwitz, comme probablement [Maurice] Pioro. – Cependant il n'existe pas la moindre preuve de la réalité de cette sinistre légende [...] il s'agit d'un produit d'une imagination plus ou moins démentielle qui est exploitée par les néo-nazis et qui n'ajoute rien à la réalité déjà suffisamment folle et cruelle.
S'il faut en croire Gitta Sereny, les responsables allemands de l'investigation des "crimes nazis" (Zentrale Stelle der Landesjustizverwaltungen zur Aufklaerung NS Verbrechen), travaillant à Luedwigsburg sous la direction du procureur Adalbert Rueckerl, infirmaient dès avant 1974 l'histoire du savon juif [15].
Les auteurs révisionnistes affirment que le savon juif est une légende qui ressemble à d'autres légendes comme celle des chambres à gaz homicides : pas de matérialité des faits, pas d'expertise technique, confusions de toutes sortes, à commencer par les initiales RIF qui signifiaient en fait : Reichsstelle fuer industrielle Fettversorgung (Office du Reich pour l'approvisionnement industriel en matières grasses).
Le 23 avril 1986, la même personne, qui avait reçu de la Fondation Auschwitz, sise à Bruxelles, confirmation de ce que le savon humain avait bien été une réalité, recevait de Georges Wellers la réponse suivante :
      La rumeur concernant la fabrication industrielle du savon à partir de la graisse humaine, qui circulait dans certains camps, est le produit d'une lugubre imagination sans aucun fondement réel, née au milieu des horreurs des camps.
Deborah Lipstadt enseigne l'histoire juive moderne à l'Université de Californie de Los Angeles. Elle écrit :
      Le fait est que les nazis n'ont jamais utilisé les cadavres de juifs ou de qui que ce fût d'autre en l'espèce, pour la production de savon. La rumeur du savon était courante à la fois pendant et après la guerre. Elle peut avoir eu son origine dans l'histoire d'atrocités, remontant à la première guerre mondiale, de l'usine à cadavres. Les lettres "RJF" [en réalité : "RIF", ndlr] représentaient probablement le nom de l'usine qui fabriquait le savon. Après la guerre, la rumeur du savon a été minutieusement étudiée et elle s'est révélée fausse [16].
Mais l'histoire du savon trouve encore ses défenseurs. C'est le cas du germaniste Joseph Rovan, professeur à l'Université de Paris III, qui déclarait encore en 1984 que, pour Hitler, les juifs étaient à Auschwitz "de la matière première pour savonnettes" [17]. Tout récemment le journal Le Monde reproduisait sous la signature de Pierre Drachline le fragment d'un poème censé résumer pour le poète juif Pierre Valet l'horreur de ce siècle :
      Le vieux mourut dans la boue de Champagne. Le fils mourut dans la crasse d'Espagne. Le petit s'obstinait à rester propre : les Allemands en firent du savon [18].

Questions aux historiens

1. L'histoire du savon juif est-elle vraie ou fausse ?
2. Cette accusation est-elle fondée ou constitue-t-elle une calomnie ?
3. D'où vient qu'aux procès de Nuremberg (aussi bien celui conduit par les Américains avec les Britanniques, les Soviétiques et les Français, que ceux conduits par les Américains seuls) personne n'ait exigé une expertise technique : ni les accusés, ni leurs avocats, ni l'accusation, ni les juges et que personne ne semble avoir remarqué ce fait ni chez les journalistes, ni chez les historiens, ni chez les légistes ?
4. Comment se fait-il qu'à l'un de leurs procès les Américains aient trouvé un magistrat SS, Konrad Morgen, pour venir déposer en faveur de la réalité de l'histoire du savon [19]? Il est à noter que c'est le même Konrad Morgen qui a attesté de l'existence des chambres à gaz d'Auschwitz, en les localisant à 7 (sept) reprises à Monowitz où il est maintenant clair pour tout le monde qu'il n'y eut jamais de chambres à gaz mais seulement de grandes usines [20].
5. Pourquoi la Fondation Auschwitz, de Bruxelles, et le Centre de documentation juive contemporaine de Paris, sont-ils en totale contradiction sur ce point d'histoire tout en présentant un trait commun : ni d'un côté, ni de l'autre, on ne propose vraiment de preuve à l'appui de sa réponse ? Est-ce à dire qu'à Bruxelles on aurait du mal à fournir des preuves et qu'à Paris on craindrait, en montrant comment s'est formée et maintenue une rumeur, de dévoiler comment se sont formées d'autres rumeurs comme, par exemple, celle des chambres à gaz ou des camions à gaz ?
6. Y a-t-il une différence entre, d'une part, les usines de cadavres transformés en savon ou en engrais par les chimistes "boches" de la première guerre mondiale (aujourd'hui on admet que c'était un mensonge des Alliés) et, d'autre part, les usines de mort par le gaz des chimistes "nazis" de la seconde guerre mondiale avec la transformation des cadavres en savon ou en engrais ?
7. Pourquoi nous demande-t-on de croire ou de ne pas croire sous peine d'être soupçonnés des plus noirs desseins (défendre les "Boches", les "Nazis"...) et ne nous permet-on pas de douter, de chercher, de trouver et de publier ce qui a été trouvé ?
8. La Fondation Auschwitz devrait-elle poursuivre le Centre de documentation juive contemporaine en justice, et vice-versa, pour "falsification de l'histoire" ?
Conclusion : A supposer que les chambres à gaz n'aient pas plus existé que le savon juif, faut-il le dire ou le cacher ?

1 février 1987



Notes

[1] Voyez Paris-Soir, 1er janvier 1943, p. 3.
[2] Voyez Walter Laqueur, The Terrible Secret, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1980.
[3] Voyez TMI, vii, p. 597-601, pour les débats et TMI, XXXIX, p. 463-464, pour le document Mazur URSS-196. Les autres documents à consulter sont URSS-197, 264, 272.
[4] TMI, XIX, p. 530.
[5] TMI, I, p. 265-266.
[6] Voyez Gérard Israel, Jid, les Juifs en URSS, éd. Jean-Claude Lattès, 1971, p. 203.
[7] 3 novembre 1956, p. 93.
[8] Bible Researcher - Revisionist History, octobre 1979, p. 1.
[9] White Power, nov.-déc. 1980, p.11.
[10] Voy. Simon Wiesenthal, "RIF", Der Neue Weg, 1946, nº 17-18, p. 4-5.
[11] Voy. New York Times, 9 décembre 1986, p. A9.
[12] Vol. 13, p. 761-762.
[13] Voy. Le Livre des Camps, Leuven (Belgique), 1979, p. 247-249.
[14] Voy. The Destruction of the European Jews, Chicago, Quadrangle Books, (1961) 1967, p. 623-624, et, dans la nouvelle édition en trois volumes, New York, Holmes & Meier, 1985, p. 966-967.
[15] Voy. Into That Darkness, Londres, Andre Deutsch, 1974, p. 141.
[16] Los Angeles Times, 16 mai 1981.
[17] Comment s'écrit l'Histoire [...] Les chambres à gaz ont existé, XColloque de la Fraternité Edmond-Michelet (Brive, 12-14 octobre 1984), Mairie de Brive éd., 1986, p. 29.
[18] "Le Moraliste du chaos", Le Monde, 13 février 1987, p. 15.
[19] Procès XI, p. 4075-4076.
[20] TMI, XX, p. 535-536.