Friday, July 1, 1983

Lettre à M. Alain Decaux


Je vous remercie bien de votre aimable réponse du 27 juin. En page 9 de mon étude c’est précisément au travail de M. Henri Roques que je faisais allusion. Je suis le premier à reconnaître que, comme vous le dites, il « a procédé à la critique la plus approfondie des textes de Gerstein». Pour ma part, j’ajouterais que, si son travail est excellent, ses conclusions sont, elles aussi, excellentes et, me semble-t-il, inéluctables : il n’est pas possible d’accorder foi aux récits de Gerstein. On ne peut qu’être sceptique comme l’ont été Rassinier, O. Wormser-Migot et tous ceux qui, connaissant intégralement les six versions, à la source, se mettraient à réfléchir sur les textes originaux. La critique externe est riche de confirmations, surtout pour qui connaît le mécanisme des « aveux » de « criminels de guerre » venant renforcer d’une manière ou d’une autre des « confessions » à la Gerstein. J’espère que vous tiendrez compte de ce que M. Roques dit du cas du Dr Pfannenstiel (un cas qui se retrouve notamment avec les « aveux » du Dr Kremer et d’autres médecins : dans les procès à aveux programmés on a souvent recours à l’autorité des médecins et des professeurs ; Pfannenstiel, tout comme Augoyard, n’avait pas le choix et on s’est contenté de son vague et absurde témoignage ; on l’a relâché, lui, le plus précieux des témoins, non sans le rappeler, comme le Dr Kremer, en service commandé quand il le fallait : ses dénégations ou ses critiques des propos de Gerstein ont été utilisées précisément pour rattraper les plus grosses invraisemblances du récit vraiment fou de Kurt Gerstein).

Il y a longtemps que j’ai perdu toute curiosité intellectuelle pour la question des chambres à gaz qui, en elle-même, n’a d’intérêt que si l’on en discerne les prolongements historiques, sociologiques, psycho-historiques, judiciaires, politiques et humains. La partie adverse ne s’y est pas trompée. Elle a mobilisé le ban et l’arrière-ban pour se porter au secours de ce qui se situe au cœur-du-cœur d’un énorme ensemble d’intérêts divers. Elle comptait sur la justice française. Peine perdue : l’arrêt de la première chambre de la cour d’appel de Paris en date du 26 avril 1983 vient de porter le coup de grâce à ce que Céline appelait « la magique chambre à gaz », celle qui « permettait tout ». Je me permettrai de vous faire envoyer par La Vieille Taupe un exemplaire à paraître ces jours-ci d’une brochure intitulée : Epilogue judiciaire de l’affaire Faurisson (« Personne ne peut en l’état le convaincre de mensonge...»). La cour est de votre avis sur cette affaire : sur le problème des chambres à gaz, « la valeur des conclusions défendues par M. Faurisson relève donc de la seule appréciation des experts, des historiens et du public ». La cour reconnaît que, si j’ai écarté les témoignages (dont celui de Gerstein-Pfannenstiel), ce n’est ni par « légèreté », ni par « négligence », ni pour avoir « délibérément choisi de les ignorer », mais au terme d’une « démarche logique », grâce à une « argumentation », etc.

Ce n’est pas exactement aux chambres à gaz que j’ai consacré tant d’années de recherches, mais à un très vaste problème de la seconde guerre mondiale et, pour ma part, je ne sais travailler qu’en bénédictin ; c’est de la déformation congénitale.

La recherche de la vérité des faits et des textes m’intéresse parce que j’y découvre toute une partie de l’être humain avec son amour conjugué de la vérité et du mensonge. Le will to believe est pathétique ; le phénomène du témoignage, de l’aveu, de la confession est du plus haut intérêt. La foi est un mystère, mais tout est à étudier, même les mystères de ce genre. La question juive m’ennuie et m’endort, mais par moments les disputes sur ce sujet offrent un festival de bonne et de mauvaise foi qui me tire du sommeil. Je viens d’acheter le n° 103 (juillet 1983) du Monde – Dossiers et Documents ; les quatre premières pages sont consacrées à l’antisémitisme ; on y cite un extrait d’un article que Le Monde avait publié de moi en décembre 1978 ; je vous laisse le plaisir de voir comment il est présenté et de quelle bibliographie hautement sélective le tout est accompagné, mais surtout, regardez bien la vignette placée en haut et à droite de la première page et goûtez la façon que peut avoir le plus sérieux de nos quotidiens de se payer la tête du lecteur. Le Monde traduit le texte de la vignette de la manière suivante : « Sans l’extinction de la race juive, pas de salut pour l’humanité. » Or, le texte allemand, écrit en caractères gothiques, dit en fait : « Sans solution de la question juive, pas de délivrance pour l’humanité. » Vous avez là, en raccourci, une illustration des procédés de gens qui veulent à tout prix perpétuer une espèce de mythe fondateur et je suis convaincu que neuf lecteurs sur dix, prévenus de la supercherie, trouveraient que cela « ne change rien à l’essentiel ». L’essentialisme est une composante de la paresse d’esprit.

J’espère que dans votre texte sur Gerstein vous aurez le soin de nous dire que vous avez été gravement abusé par la ou les personnes que vous aviez chargées de la documentation filmique ou photographique.

1er juillet 1983