Tuesday, June 15, 1982

Lettre à François Furet et Raymond Aron


Messieurs, 

Vous organisez un colloque sur « Le National-socialisme et les Juifs » ; ce colloque se tiendra du mardi 29 juin au vendredi 2 juillet 1982 à la Sorbonne et aux Hautes Etudes.

Dans la revue L’Histoire (revue mensuelle éditée par la Société d’édition scientifique), livraison de juin 1982, aux pages 70-71, je lis :

Il a fallu les secousses passionnelles provoquées par le professeur Robert Faurisson dans l’opinion publique et l’adhésion remportée par lui auprès d’une poignée d’anciens « anarcho-communistes » pour que le doute vienne à planer sur quelques tabous : la comptabilité du génocide, l’existence des chambres à gaz, la volonté d’extermination des nazis à l’endroit des Juifs, etc. 

Je lis encore :

Si François Furet (maître-d’œuvre de ce colloque) reconnaît que « l’affaire Faurisson » fut le déclic, il compte aller bien au-delà de ce fait de société.

Je lis enfin : 

La thèse révisionniste [sera étudiée] par Pierre Vidal-Naquet. 

Dès l’annonce publique de ce colloque, j’ai pris contact avec l’un et l’autre d’entre vous. A l’un comme à l’autre j’ai demandé l’autorisation d’assister à ce colloque. Votre réponse a été un refus immédiat et catégorique. L’un d’entre vous m’a dit qu’il s’agissait d’un refus « non négociable » et l’autre m’a fait remarquer : « Vous comprenez, il y a des vérités qui sont établies pour toujours ! » J’ai eu beau rappeler que nos positions sur les prétendues « chambres à gaz » homicides de Hitler et le prétendu « génocide » des juifs seraient présentées au colloque par le plus farouche, le plus violent défenseur des thèses adverses : Pierre Vidal-Naquet qui, depuis trois ans, mène campagne contre ma personne et contre la personne de ceux qui me défendent, vous m’avez fait comprendre que l’hérétique que je suis à vos yeux serait jugé in absentia et sans avocat, devant une brochette de procureurs choisis par cooptation. Ces procédés ne risquent-ils pas d’apparaître à la fois sorbonniques et staliniens ? Monsieur Furet a bien voulu me confier à deux reprises qu’il désapprouvait les « persécutions » – c’est là son propre mot – dont j’étais la victime depuis tant d’années. Or, je considère que la tenue de ce colloque à huis clos, suivi d’une conférence de presse de Monsieur Aron, prend la forme d’une nouvelle atteinte à ma liberté d’expression : je pourrais en subir de très graves conséquences sur les plans universitaire et judiciaire. La justice ne manquera pas d’en tirer parti lors du procès civil de septembre. Actuellement se trouve en délibéré un arrêt à rendre sur un jugement qui me condamne à trois mois de prison avec sursis et à plus de trois millions de francs d’amendes diverses, de dommages-intérêts et de frais d’insertion pour la seule expression de mes idées en matière d’histoire contemporaine.

J’aimerais me tromper sur vos intentions et, envers et contre tout ce que vous m’avez dit jusqu’à présent, je me permets de compter sur une invitation.

Jusqu’ici vous m’avez interdit même une présence muette à votre colloque. Je ne peux pas croire que vous maintiendrez une pareille interdiction.

Je vous prie, Messieurs, de recevoir mes salutations distinguées. 

[Ajout manuscritP.S. : Monsieur Furet a bien voulu m’accorder un entretien d’une demi-heure. Il m’a dit, au passage, qu’il avait lu l’ouvrage de Serge Thion, Vérité historique ou vérité politique ? et qu’il avait entendu mon interview à Europe-1 par Ivan Levaï (il n’a pas lu mon Mémoire en défense). Dans ce cas, je me demande comment il a pu croire que je niais l’existence des... fours crématoires ! D’autre part, il m’a confié, à propos des participants du colloque, qu’ils avaient tous « pignon sur rue » et qu’ils me tenaient tous pour un « imposteur ». Pour moi, j’estime que l’argument d’autorité n’est peut-être pas un bon argument, surtout quand cette autorité-là reçoit toutes les cautions possibles de tous les pouvoirs possibles. Ensuite, la plupart des participants ont fait comme moi : ils se sont improvisés historiens du « génocide ». Enfin, si le révisionnisme est une imposture, il convient de dévoiler cette imposture d’une façon convaincante, par exemple en invitant au colloque un révisionniste qu’il serait aisé de confondre publiquement. Une dernière remarque : si tous sont antirévisionnistes et si aucun révisionniste n’est invité, n’est-ce pas que le procès du révisionnisme sera fait par des gens décidés d’avance à prononcer la condamnation des prévenus ?

15 juin 1982

Monday, June 14, 1982

Simon Wiesenthal (Lettre au "Point")


Dans une interview de Georges Suffert que publie votre livraison du 24-30 mai 1982, M. Simon Wiesenthal me met en cause (p. 179) en raison de la visite que je lui ai rendue à Vienne (Autriche) le 27 juin 1978. Je ne lui ai pas « débité [ma] petite histoire [sur les chambres à gaz] » car je me suis essentiellement entretenu avec lui du sujet sur lequel nous avions eu un échange de correspondance : l’histoire d’Anne Frank et de son arrestateur. Je n’ai pas non plus été « flanqué dehors avec énergie ». Au terme d’un entretien cordial, j’avais été raccompagné à sa porte avec une politesse toute viennoise, et nous nous étions serré la main. Si j’ai prononcé quelques mots en passant sur les chambres à gaz, j’ai pu me rendre compte que M. Simon Wiesenthal ne connaissait rien à cette époque de mon opinion sur le sujet.

Je déplore par ailleurs que vous ayez publié ma photo, alors que je fais défense à quiconque de publier une photo de moi. La légende qui accompagne cette photo, à côté de celles de Skorzeny et de Mengele, fait de moi un adepte de la violence. Je vous rappelle que, depuis le 16 novembre 1978, je suis au contraire une victime de la violence sous toutes ses formes, y compris sa forme physique. 
_______ 
[Publié dans Le Point, n° 508, 14 juin 1982, p. 173.]

Tuesday, June 1, 1982

Céline devant le mensonge du siècle


J’appelle le mensonge du siècle le mensonge des prétendues « chambres à gaz » hitlériennes. 

Céline avait au moins deux amis et correspondants qui ne croyaient pas à la réalité de ces « chambres » homicides, de ces abattoirs humains. Il s’agissait pour eux d’un mensonge de la propagande de guerre alliée, comparable en bien des points aux bobards ignobles de la première guerre mondiale sur les enfants belges aux mains coupées par les Allemands ou sur les usines à cadavres d’outre-Rhin. Ces deux amis et correspondants étaient Paul Rassinier et Albert Paraz. Je ne me rappelle pas avoir rencontré jusqu’ici sous la plume de Céline une allusion au formidable tabou des « chambres à gaz » homicides. 

De Vence, le 15 juin 1950, Albert Paraz écrivait en préface au Mensonge d’Ulysse de Paul Rassinier :

Après les oubliettes, Torquemada, les jésuites, les francs-maçons, le masque de fer, il est une autre histoire à laquelle il ne faut absolument pas toucher, celle des chambres à gaz. La croûte terrestre en est à vif pour des siècles. J’ai failli me faire assassiner trois fois hier, rien que pour avoir soumis le texte de Rassinier [Le Mensonge d’Ulysse] à des voisins, le tout en marchant à moins de cent mètres de chez moi. — Seul un extraordinaire masochiste peut s’aviser d’écrire, maintenant que les témoignages sur les chambres à gaz ne sont pas tout à fait assez concluants, pour son goût, qu’il n’y en a qu’un seul dans la littérature concentrationnaire, celui de Weiss, mais encore supporté de seconde main et que personne n’a songé à interroger ce Weiss d’une manière sérieuse qui puisse être retenue par un historien. C’est de la dynamite [1]

En fait, grâce à Lucette Destouches et à François Gibault, nous possédons aujourd’hui une lettre où Céline parle de la question des « chambres à gaz » en des termes qui marquent d’ailleurs son vif intérêt pour le sujet. Il s’agit d’une lettre inédite adressée par Céline à son ami allemand H. Bickler le 30 décembre 1960. Peut-être François Gibault a-t-il raison d’écrire :

Toutes les lettres écrites de Meudon ne sont que de longues plaintes, des suites de lamentations assorties de l’annonce de guerres prochaines, de cataclysmes épouvantables et autres lugubres prophéties. Aigri, malade, désabusé de tout, Céline éprouvait pour ses contemporains le plus parfait mépris et les vouait aux pires gémonies, en attendant l’apocalypse et l’extinction du genre humain [2]

Mais, personnellement, j’aurais tendance à considérer que, jusqu’au bout, la flamme du génie a persisté dans ce corps torturé et que Céline n’a jamais cessé d’être cet esprit vif comme l’éclair, curieux, ouvert, prophétique qu’il avait été dès son plus jeune âge. Voyez en quels termes il s’adresse à son ami Bickler pour avoir des documents sur une nouvelle sensationnelle qui touche à un revirement de l’histoire officielle en ce qui concerne ce qu’il faudrait croire et ce qu’il ne faudrait pas croire sur le sujet des « chambres à gaz ». On sent que la curiosité de Céline, sept mois avant sa mort, est piquée au vif par une information appelée à être dissimulée par la grande presse parce qu’elle portait un terrible coup à la légende préférée des vainqueurs de la seconde guerre mondiale. Il écrit, à l’aube de l’année 1961 :

Que cette 61 soit possible, ce serait déjà très beau, tout le bonheur que je vous souhaite ! Certes il faudrait nous rencontrer – mille choses inconnues nous séparent hélas ! d’abord nous sommes vieux et démodés, nos histoires embêtent les gens ! Je n’ai pas vu Epting. Vous ne pouvez pas vous faire une idée de notre vie ici, en cinq minutes, vous auriez compris... tout... pas du tout ce que vous imaginez. Par Epting vous pouvez sans doute savoir ce que veut dire, s’il existe, un Institut de Recherches historiques officiel de Bonn dont le siège serait à Munich, et tout à fait sérieux, qui après longues recherches aurait découvert et publié qu’il n’y aurait jamais eu de fours à gaz (gaskammer) à Buchenwald, Dachau etc... ni nulle part en Allemagne... il y en avait en construction mais qui ne furent jamais terminés... selon cet Institut. Si vous obtenez des documents voilà qui m’intéresserait fort, vous aussi sans doute ! 

La source de cette information ne me paraît guère faire de doute. Je pense l’avoir trouvée dans le n° 520 de Rivarol, daté du 29 décembre 1960. Céline écrit sa lettre du 30 décembre 1960 sous le coup, pour ainsi dire, d’un article paru en page 3 sous la signature de Charles Schneider et intitulé « Germanophobie systématique ». Après une récapitulation de quelques faits qui marquaient pour lui une « germanophobie systématique », Charles Schneider terminait ainsi son article :

Cette récapitulation était un peu fastidieuse. Le lecteur qui a eu la patience de la lire jusqu’au bout mérite donc une récompense. Il l’aura, car voici du “sensationnel”, de l’inédit “bouleversant” ou presque, une nouvelle que, je vous le promets, vous ne lirez pas ailleurs – d’ici longtemps. Mais asseyez-vous d’abord, bien d’aplomb, car ce que j’ai à vous annoncer est stupéfiant.

Depuis une dizaine d’années, il existe à Munich un organisme tout ce qu’il y a de plus officiel, d’esprit résistant et d’humeur pédante comme il sied, de recherches historiques, appelé INSTITUT FÜR ZEITGESCHICHTE. C’est une sorte d’instance suprême, de haute cour historique, qui décide en dernier ressort de l’interprétation à donner aux événements qui se sont produits entre 1933 et 1945. Le journal Die Zeit, ayant publié un article où il était de nouveau question des dizaines de milliers de juifs qui auraient été tués dans des chambres à gaz, ledit Institut lui adressa une lettre rectificative que le journal dut publier et qui contenait ceci : Ni à Dachau, ni à Bergen-Belsen, ni à Buchenwald, aucun Juif ou autre prisonnier n’a été gazé. La construction des chambres à gaz de Buchenwald n’a jamais été terminée et, par conséquent, elles n’ont pu être utilisées. Sur tout l’ancien territoire du Reich, il n’y a pas eu d’exécutions au moyen du gaz.

Comment naissent, se propagent et meurent les légendes...

Charles Schneider se faisait l’écho d’un article paru dans le n° 33 de l’hebdomadaire allemand Die Zeit, le 12 août 1960, en première page, sous la signature de son rédacteur en chef R. Strobel ; l’article s’intitulait Weg mit ihm ! et s’en prenait, avec cette surenchère propre aux journalistes allemands, à un général Unrein qui avait déclaré, d’une part, qu’il n’avait jamais existé de « chambre à gaz » homicide à Dachau et, d’autre part, que des prisonniers allemands avaient été employés par les Alliés pour achever la construction de fours crématoires dans ce camp. La livraison suivante de Die Zeit publiait une lettre rectificative du Dr Martin Broszat, membre éminent de l’Institut d’histoire contemporaine de Munich et publicateur en 1959, pour sa courte honte, des mémoires écrits par Rudolf Höss sous la férule de ses gardiens polono-staliniens. La lettre était intitulée : « Keine Vergasung in Dachau » (Pas de gazage à Dachau). Le titre était stupéfiant. Il réduisait en quelque sorte à néant des centaines de « témoignages » et de « preuves » qu’on invoquait jusqu’ici avec impudence pour faire croire à la réalité des « gazages » homicides de Dachau. Mais le contenu de la lettre était encore bien plus stupéfiant : il révélait qu’il n’y avait eu de « gazage » ni à Dachau, ni à Bergen-Belsen, ni à Buchenwald, ni dans aucun point de l’ancien Reich (Allemagne dans ses frontières de 1937) ! Pas de « gazage » donc à Ravensbrück, à Neuengamme, à Oranienburg-Sachsenhausen,... Il n’y avait eu de « gazage » « qu’en de rares points choisis à cet effet et pourvus d’installations techniques adéquates, avant tout (?) en territoire polonais occupé (mais nulle part dans l’ancien Reich) : à Auschwitz-Birkenau, à Sobibor-sur-Bug, à Treblinka, Chelmno et Belzec ».

A ce compte, que fallait-il penser des tribunaux alliés qui avaient condamné à mort des officiers allemands pour avoir fait fonctionner dans leurs camps de l’ancien Reich de prétendues « chambres à gaz » homicides ? Pourquoi le Dr Broszat s’était-il contenté d’une lettre à un hebdomadaire allemand ? Comment se fait-il d’ailleurs qu’aujourd’hui encore, vingt-deux ans après cette prise de position, et alors que depuis 1972 il dirige cet institut de Munich, le Dr Broszat n’ait toujours pas donné ses raisons de ne plus croire aux « gazages » de Dachau et de croire encore à ceux d’Auschwitz ? Ne serait-ce pas qu’en les donnant il offrirait aux lecteurs avertis et aux historiens l’occasion de découvrir que, dans un cas comme dans l’autre, les « preuves » et les « témoignages » sont rigoureusement de même nature ?

Céline avait raison de se montrer fort intéressé. Il est dommage que son biographe, sortant du rôle qui devrait être le sien, ait cru devoir lui envoyer le coup de pied de l’âne après avoir cité cette lettre à H. Bickler. François Gibault écrit en effet :

Malheureusement pour Louis Destouches, pour Hermann Bickler et surtout pour ceux qui n’en sont pas revenus, les camps de la mort ont existé. Le passage de cette lettre est inhabituel, car après la guerre Céline n’a plus jamais abordé ces questions, sauf au cours d’entretiens très privés avec son « confesseur » protestant, le pasteur François Löchen, auquel il a dit qu’il avait été dans l’ignorance des camps d’extermination.

Si par l’expression ambiguë de « camps de la mort », le biographe entendait simplement « camps où l’on mourait en grand nombre », il serait à côté de la question, puisque nul ne songe à nier que, surtout à l’occasion des épidémies et des conditions générales de la guerre, les morts étaient nombreuses dans les camps de concentration, qu’ils fussent allemands ou non. Si, en revanche, le biographe veut parler, comme il le fait un peu plus loin, de « camps d’extermination », c’est-à-dire de camps munis d’installations spéciales pour en faire des sortes d’abattoirs, nous voilà en plein dans le débat sur l’existence ou la non-existence des « chambres à gaz » homicides. Et, du même coup, on se demande de quel droit le biographe se permet d’en remontrer à son modèle. François Gibault s’est-il acquis des lumières particulières qui lui permettent de trancher ainsi du vrai et du faux sur un sujet tabou ?

A la lecture de la première partie de son Céline, j’avais conçu quelque crainte en ce qui concernait le sort que François Gibault ferait aux idées politiques de Céline. Je lui avais écrit à diverses reprises pour le mettre en garde contre le mythe des « chambres à gaz ». Le 8 juillet 1977, je lui écrivais :

Attention, Maître ! Vingt choses qui sont aujourd’hui d’évidence « historiques » vont avoir, dans les années qui viennent, le sort de la dent d’or ! Tous ces historiens ou assimilés qui nous rebattent les oreilles du génocide, de l’holocauste, de l’extermination, des chambres à gaz, des six millions et du reste vont se trouver démasqués ou ridiculisés.

Le 8 janvier 1978, on me répondait :

[...] j’ai tout à fait l’intention de remettre certaines  choses en place, en rappelant des événements oubliés et en présentant le portrait de quelques hommes sous un jour un peu nouveau, mais je ne peux ni réécrire l’histoire de la seconde guerre mondiale, ni vous suivre dans tous vos errements. 

F. Gibault se trompait. Je ne lui demandais ni de « réécrire l’histoire de la seconde guerre mondiale » ni de me suivre dans mes thèses qu’il appelait mes « errements » (« manières d’agir blâmables »). Le 7 août 1978, je recevais une nouvelle lettre où F. Gibault me rassurait enfin ; il m’écrivait :

[...] J’ai mille choses à dire dans mon livre et je ne vais pas me lancer dans l’examen de savoir s’il y avait ou non des chambres d’extermination. Le seul point qui m’importe est de savoir que Céline en ignorait l’existence, comme la Croix-Rouge, me dites-vous..., et comme le Pape. »

A cette heure, on me permettra de regretter que F. Gibault, dont le travail est par ailleurs si plein de mérites divers, soit revenu sur ses intentions de 1978. Je regrette également de ne lui avoir pas signalé à temps une autre erreur qui, il est vrai, se rencontre de plus en plus rarement : celle qu’il commet à la page 168 de son livre quand il parle de l’ordre donné par Hitler de détruire Paris, un ordre auquel Choltitz se vantait de n’avoir pas obéi. Cet ordre n’a pas plus existé que la danse de Hitler à Rethondes, les tireurs des toits vers Notre-Dame de Paris etc.

Champ, contrechamp. Sartre avait l’esprit aussi faux que Céline pouvait l’avoir juste. Parlons de Sartre pour le comparer à Céline sur la même question. Une des dernières curiosités prophétiques de Céline, alors que « la Parque lui gratte le fil », aura donc été cette question des « chambres à gaz ». Il sent l’importance de la question. Il subodore le mensonge. Comme Charles Schneider, il doit se douter qu’il y a là une nouvelle sur laquelle toute autre presse que celle de Rivarol fera longtemps le silence. Il faudra en effet attendre sept ans pour que le journal Le Monde s’en fasse l’écho, et encore très brièvement et tout à fait à son corps défendant [3]. Céline avait du flair, Sartre était lourd.

Au début de 1980, Serge Thion publiait aux éditions de la Vieille Taupe Vérité historique ou vérité politique ? Or, Les Temps modernes de Sartre avaient auparavant publié, dans leur livraison de janvier 1980, deux articles de Serge Thion sur l’Indochine. Consternation aux Temps modernes ! On avait laissé la parole à un homme de gauche, antiraciste, qui avait pris la défense de Faurisson ! D’où l’ « Avis aux lecteurs » présenté ensuite en page 1765 du n° 404 (mars 1980) :


Dans notre numéro de janvier consacré à l’Indochine, nous avons publié deux articles d’un ancien collaborateur occasionnel de la revue, Serge Thion. Le numéro venait d’être mis en vente quand nous avons appris que, s’agissant cette fois de l’extermination des juifs, le même Thion défendait les thèses du sinistre Faurisson qui nie, on le sait, la réalité de l’extermination et l’existence des chambres à gaz. Ceci nous amène évidemment à demander à nos lecteurs d’accueillir avec réserves les informations communiquées par Thion sur l’Indochine.

Il revient à la vérité de dire que le comité de direction – bien qu’ignorant alors tout des positions de Thion sur la question juive – avait été largement divisé quant à l’opportunité de publier l’un au moins de ses articles (Despote à vendre) et que celui-ci n’a dû de l’être qu’à la faveur d’un tour de passe-passe.

C’est notre bonne foi qui a été surprise : Les Temps modernes n’ont jamais, en connaissance de cause, donné la parole aux antisémites de droite ou de gauche et aux falsificateurs. Directeur de la revue, j’ai tenu à avertir les lecteurs et à leur présenter personnellement nos excuses.

Jean-Paul SARTRE [4]



Jusqu’à sa mort, Sartre devait rester hanté par le succès des thèses révisionnistes. A la page 153 de La Cérémonie des adieux, Simone de Beauvoir écrit : « La fièvre le faisait délirer. Le matin il avait dit à Arlette : 'Toi aussi, tu es morte, petite. Comment ça t’a fait d’être incinérée ? Enfin, nous voilà tous les deux morts maintenant'. » En note, Simone de Beauvoir ajoutait : « Arlette était juive et Lanzmann nous parlait souvent de son film sur l’extermination des Juifs, et donc des fours crématoires. On parlait aussi des thèses de Faurisson qui en niait l’existence. D’autre part, Sartre souhaitait être incinéré. » On me permettra de faire remarquer ici une fois de plus que je n’ai jamais nié l’existence des fours crématoires, lesquels n’ont rien de criminel, mais l’existence des prétendues « chambres à gaz » homicides. 

Il est pour les céliniens d’une importance capitale de savoir si l’on nous dit la vérité ou si l’on nous ment en nous présentant les nazis comme nous les présente l’histoire des vainqueurs depuis près de quarante ans. Si « génocide » et « chambres à gaz » ont existé, ils se dressent en arrière-plan de l’œuvre célinienne. S’ils n’ont pas existé, c’est une bonne nouvelle pour la pauvre humanité dans son ensemble et plus particulièrement pour tous ceux qui, comme Céline, ont pu avoir une forme de sympathie à un moment donné pour Hitler ou pour Doriot. Faites l’expérience de lire certaines pages des admirables pamphlets une première fois en acceptant la version officielle des historiens de cour et une seconde fois en adoptant le point de vue révisionniste et vous me comprendrez. Vous mesurerez à quel point le mensonge du siècle, comme nous l’appelons, fausse tout jugement sur l’histoire de la seconde guerre mondiale et de ses suites. Car, il va de soi, pour commencer, que si les « chambres à gaz » hitlériennes n’ont pas existé, le grand crime de la dernière guerre devient ou Hiroshima, ou Nagasaki, ou Dresde, ou Katyn, ou Vinnitsa ou encore la plus formidable opération policière et épuratrice de tous les temps : celle qui a permis, après les hostilités, d’abominables règlements de compte à travers toute l’Europe ensanglantée, qui se poursuivent d’ailleurs encore aujourd’hui par des exécutions en URSS et par des emprisonnements à vie dans des prisons allemandes, françaises, italiennes, etc.

Ce qui, dans vingt ans, frappera le plus chez Céline, c’est sa perspicacité ; aujourd’hui, elle fait encore peur, y compris à certaines catégories de céliniens. 


***


[Publié dans Le Bulletin célinien, Bruxelles, n° 3, 3e trimestre 1982, p. 4-8. On reliera ce texte à d’autres qui sont consacrés à Céline : celui reproduit ci-dessous (« Céline devant le mensonge du siècle (suite) », 1er octobre 1982) et, in Ecrits révisionnistes (1974-1998) vol. II, un article de mars 1984 (« Précisions sur 'Céline devant le mensonge du siècle' », p. 483), ainsi qu’une « Lettre à Marc Laudelot, éditeur du Bulletin célinien » en date du 30 octobre 1989 (p. 928).]


Notes
[1] Voy. A. Paraz, Le Menuet du haricot, Genève, Connaître, 1958, p. 84.
[2] C’est aux pages 328 et 329 du livre de F. Gibault que je fais référence dans cet article ; voy. Céline, Cavalier de l'Apocalypse : 1944-1961, Paris, Mercure de France, 1981.
[3] Voy. Le Monde, 23 mai 1967, p. 8.
[4] Le texte des Temps modernes a été reproduit et diffusé par La Vieille Taupe sous le titre : « Le Testament politique du roi des cons ».