Thursday, November 26, 1981

Walter Laqueur et la rumeur des "chambres à gaz"


Walter Laqueur est directeur de l’Institut d’histoire contemporaine à la Wiener Library de Londres. En 1980, il a publié The Terrible Secret. Le secret en question serait celui de l’« holocauste » des juifs que Hitler aurait voulu tenir caché. Mais, fait remarquer l’auteur, Hitler n’a pas réussi dans son entreprise. Dès l’été 1942, tout le monde savait ou pouvait savoir. Et c’est ainsi que W. Laqueur entend prouver l’existence d’une rumeur et, en même temps, dénoncer le scepticisme général avec lequel cette rumeur a été reçue. Son livre est paradoxal : il est écrit par un exterminationniste, c’est-à-dire par quelqu’un qui croit que l’extermination systématique des juifs (ou « génocide ») a été recherchée par Hitler, mais, plus on se plonge dans la lecture de The Terrible Secret, plus on a l’impression qu’un révisionniste pourrait l’avoir écrit en maints endroits.

Selon l’auteur, donc, tout le monde ou presque tout le monde aurait dû savoir l’existence des « chambres à gaz » et y croire bien avant la fin de la guerre. Or, personne ou presque personne parmi ceux qui ont été informés n’a voulu y croire. Comment se fait-il, demande l’auteur, que les plus hautes instances alliées n’aient pas ajouté foi à ce qui leur était rapporté de toute part ? W. Laqueur n’a pas de réponse. Il parle étrangement d’un « syndrome de dénégation ». Il dénonce l’aveuglement non seulement des neutres, de la Croix-Rouge, du Vatican, mais aussi des Alliés et bien souvent des juifs eux-mêmes, y compris des juifs établis en Palestine. Grâce à une foule d’exemples, il prouve que les rumeurs sur les atrocités allemandes sont allées s’amplifiant durant toute la guerre. L’Allemagne ne pouvait en empêcher la multiplication et il semble à vrai dire que Goebbels s’en soit peu soucié.

Il faudrait plusieurs pages pour énumérer les noms de ceux qui, dans le camp allié, ont refusé de croire à ces rumeurs, ainsi que les termes employés pour exprimer le scepticisme général. A ceux qui venaient parler des atrocités allemandes telles que « chambres à gaz » ou exterminations diverses, on répondait qu’il s’agissait de rumeurs, de pures spéculations, d’inventions de la propagande de guerre. On relève, par exemple : « Vous exagérez un peu votre propagande antiallemande [1] » ; ces histoires sont « indignes de confiance [2] », ce sont des « mensonges de propagande comparables par leurs dimensions à ceux de Goebbels [3] », des « histoires d’horreurs [4] », « fantastique [5] », « exagérations [6] », « de folles rumeurs inventées par des craintes juives [6] », « une propagande incroyable et exagérée de la part d’un peuple qui souffre [7] », « Cher Mr Storch, en matière de propagande, nous en savons plus que vous [8] », « marchands de panique [9] », etc. Certes, Churchill, Roosevelt, Benes ou Pie XII ne restaient pas insensibles à l’émotion des messagers mais ils ne semblent pas les avoir entièrement crus. « Je ne vous crois pas », dit le juge américain Frankfurter à Jan Karski [10], venu lui raconter ce qu’il prétend avoir vu au camp de Belzec en Pologne.

A plusieurs reprises, W. Laqueur reconnaît lui-même que les rumeurs de la seconde guerre mondiale ressemblaient parfois étrangement aux fausses rumeurs de la première guerre mondiale. Il en donne un exemple à la page 9 de son ouvrage où il écrit : « En mars 1916, le Daily Telegraph [Londres] rapportait que les Autrichiens et les Bulgares avaient tué sept cent mille Serbes par le moyen de gaz asphyxiants ». Il ajoute : « Il est probable que certains lecteurs se rappelaient ces histoires (inventées de toutes pièces) quand, en juin 1942, le Daily Telegraph fut le premier à rapporter que sept cent mille juifs avaient été gazés ». Le plus curieux est que W. Laqueur ne nous indique pas le moindre critère pour distinguer le vrai et le faux. Pour lui, le Daily Telegraph mentait en 1916 et disait la vérité en 1942. Un esprit scientifique ne devrait-il pas ici traiter de la même façon ces deux informations ?

Il n’existe peut-être pas de livre qui, mieux que celui de W. Laqueur, nous montre où, quand et comment a pris forme le mythe des « chambres à gaz » et du « génocide ». La rumeur semble avoir pris naissance dès la fin de 1941 dans certains milieux juifs slovaques ou polonais. De là, elle atteint la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, en particulier par l’intermédiaire de milieux sionistes très actifs qui, en Suisse, notamment à Genève et à Berne, inondaient de leurs lettres, télégrammes ou appels téléphoniques les plus hautes instances sionistes de Grande-Bretagne et des Etats-Unis, lesquelles à leur tour alertaient ou essayaient d’alerter les autorités britanniques ou américaines. Un des personnages les plus agissants semble avoir été Gerhard Riegner, secrétaire à Genève du Congrès juif mondial. Il avertissait aux Etats-Unis le rabbin Stephen Wise, président du Congrès juif mondial, lequel à son tour tentait d’agir sur Roosevelt ou sur son entourage.

W. Laqueur souligne le paradoxe : on s’est mis à croire vraiment aux « chambres à gaz » et au « génocide » à partir de la découverte des horreurs de Bergen-Belsen. Ce camp, ainsi que le note l’auteur avec raison, n’était pas à proprement parler un camp de concentration mais, en bonne partie, un camp pour malades. Ce camp avait été ravagé par le typhus à la fin de la guerre et ce que les Alliés allaient y découvrir, c’était précisément des amas épouvantables de typhiques soit morts, soit moribonds. Il n’en fallut pas plus pour que s’accrédite l’idée que les Allemands avaient organisé l’élimination systématique de peuples entiers par le gaz. C’est là un phénomène de suggestion collective.

W. Laqueur apporte une autre contribution à l’histoire révisionniste quand dans un long chapitre il montre à quel point l’Allemagne et les pays que celle-ci occupait n’étaient pas isolés du reste du monde. De nombreuses ambassades ou légations de pays neutres ou de pays qui étaient alliés à Hitler (sans pour autant être à sa botte) répandaient à travers le monde un flot d’informations touchant à tous les aspects de la vie civile ou militaire. D’autre part, les Alliés avaient très tôt déchiffré les codes de la SS, de la SD et même des chemins de fer allemands. A la seule ambassade britannique de Stockholm, trente personnes, dont la plupart étaient juives [11], dépouillaient les journaux et nouvelles en provenance de Pologne. Un flot de juifs [12] pouvait encore quitter l’Europe occupée et, par exemple, à partir de 1942, le gouvernement roumain ne s’opposait plus en principe à l’émigration. Les liaisons avec Londres étaient innombrables grâce à une résistance polonaise très active. Les leaders juifs slovaques [13] étaient en relations téléphoniques fréquentes avec les représentants juifs établis en Suisse. Beaucoup de liaisons se faisaient aussi par Istanbul ou, à un moindre degré, par l’Espagne. Aussi, penserons-nous, pour notre part, que si Hitler avait installé au cœur de son empire une énorme entreprise de destruction des juifs par les gaz, cela se serait su et W. Laqueur serait aujourd’hui en mesure de nous apporter des preuves de l’existence de cette entreprise au lieu de nous livrer une somme de rumeurs répétitives dont beaucoup ne se différenciaient pas des rumeurs de la guerre de 1914-1918.

Il y a chez W. Laqueur beaucoup d’ingénuité. L’idée ne lui est pas venue au cours de son enquête qu’il avait en mains la preuve que « chambres à gaz » et « extermination systématique » n’avaient pas plus de consistance réelle que bien d’autres « informations » glanées çà et là sur l’ébouillantement des juifs ou leur électrocution ou leur mise à mort par de la chaux vive ou leur transformation en engrais, en savon ou en lubrifiants. Car ces « témoignages » figurent au même titre que « chambres à gaz » et « génocide » dans les milliers de rapports qui circulaient pendant la guerre sur le compte des Allemands. Ils auraient pu devenir la vérité officielle d’aujourd’hui et si les « chambres à gaz » l’ont en quelque sorte emporté dans ce concours de ragots, ce ne peut être que pour des raisons de circonstances.

La démarche d’esprit de W. Laqueur est sensiblement comparable à celle du fondateur d’Amnesty International. Sean MacBride, lui aussi, part du principe intangible et tabou que les « chambres à gaz » ont existé, puis il se rappelle que, pendant la guerre, il a eu en mains des documents mentionnant l’existence de camps d’extermination mais, à l’époque, ces documents ne lui apparaissaient pas très convaincants. Il se reproche aujourd’hui son scepticisme d’alors. Il ne lui vient pas à l’idée que ce scepticisme pouvait valoir mieux que la foi qu’on lui a inculquée après la guerre. Je crois utile de citer un long fragment d’un article de S. MacBride paru dans Le Monde du 13 février 1981, sous le titre de «L’avertissement». On y verra en réduction et sous une forme simplifiée toute la démarche intellectuelle de W. Laqueur et tout son livre en quelque sorte. Voici ce qu’écrivait Sean MacBride :

Au milieu de la deuxième guerre mondiale, j’entretenais des relations extrêmement amicales avec l’ambassadeur des Etats-Unis en Irlande, David Gray, un intime de Roosevelt. Un jour je le vis perplexe. – J’ai reçu du Département d’Etat, me dit-il, des documents troublants qui font état d’une politique d’extermination menée par les nazis dans des camps spécialement aménagés à cet effet. – Je regardais les papiers qu’il détenait et, ce qui est évidemment le plus atroce, je dois l’avouer, c’est qu’ils n’apparaissaient pas très convaincants. Mes démarches pour obtenir davantage de précisions, puis pour alerter l’opinion, se heurtèrent à l’indifférence et au scepticisme. Ceci est resté pour moi fondamental : le génocide le plus monstrueux de l’histoire de l’humanité avait pu se développer durant cinq années dans l’ignorance la plus totale.

Le fondateur d’Amnesty International se reproche de n’avoir pas cru, tandis que W. Laqueur reproche, lui, à la planète entière de n’avoir pas cru. Tous ces reproches sont de trop. Il convenait de ne pas croire. Les prétendus documents n’avaient rien de convaincant. C’est ce qui saute aux yeux d’un lecteur non prévenu. C’est ce qui saute à la vue du livre de W. Laqueur : « chambres à gaz » et « génocide » étaient et sont de l’ordre du mythe historique. Walter Laqueur en fait involontairement la démonstration. A ce titre, son ouvrage constitue une sorte de curiosité psychologique.

Note de la Rédaction : Le Terrifiant Secret vient de paraître aux éditions Gallimard.


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Notes

[1] W. Laqueur, The Terrible Secret, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1980, p. 113. 
[2] Id., p. 121. 
[3] Id., p. 90. 
[4] Id., p. 90. 
[5] Id., p. 98.
[6] Id., passim
[7] Id., p. 116. 
[8] Ibid.  
[9] Id., p. 133. 
[10] Id., p. 237.
[11] Id., p. 104. 
[12] Id., p. 166. 
[13] Id., p. 188. 

[Publié dans Rivarol, 26 novembre 1981, p. 7. La rédaction a donné comme titre : « “Révisionniste” sans le vouloir ».]