Thursday, September 23, 1976

Le « musée » du camp de Natzweiler-Struthof va être reconstitué. Remarques et mises en garde à ce sujet



Le « musée » et ses dépendances – la « chambre à gaz » par exemple – ont été, ces dernières années, au centre de diverses polémiques. Certaines des critiques alors formulées apparaissent, avec le temps, de plus en plus fondées. Les autorités publiques n’ont pas cru devoir en tenir compte. Il ne faudrait pas aujourd’hui répéter les erreurs du passé. Les autorités publiques seraient bien inspirées d’intervenir pour que le nouveau « musée » soit conçu dans un esprit d’honnêteté plutôt que dans une intention de propagande.

La propagande de guerre, toujours haineuse et mensongère, ne peut avoir qu’un temps. Certaines parties de l’ancien « musée » n’étaient que de la propagande de guerre. L’exposition, par exemple, qui était consacrée à l’histoire de la déportation était hautement contestable à la fois dans son esprit et dans sa composition matérielle. Tout ce qui concernait le cas d’Auschwitz (« Auschwitz Stammlager », Birkenau, Monowitz) était l’objet d’exagérations fabuleuses, riches de précisions inventées et de chiffres extravagants, et cela à tel point que le « Panstwowe Muzeum w Oswiecimiu », organisme de l’État polonais, lui-même notablement plus soucieux de propagande que de vérité, se trouvait largement dépassé par le « musée » du Struthof au point de vue de la surenchère dans l’horreur. Cette exposition, conçue longtemps après la guerre, semble avoir été l’œuvre d’un professeur d’histoire et d’un libraire dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’ont pas fait preuve de beaucoup de discernement dans le choix de leur documentation.

Les photographies et leurs légendes ainsi que les textes et les documents de la nouvelle exposition seraient cette fois-ci à choisir avec la plus grande attention afin d’écarter les éléments tendancieux, douteux ou franchement apocryphes qui déshonoraient l’ancienne exposition. Il faudrait aussi tenir compte, en matière d’histoire de la déportation, des importantes mises au point et rectifications apportées dans ces dernières années par la science historique. Je tiens à votre disposition de nombreux documents d’importance, relatifs à ce qu’il est convenu d’appeler la « réécriture » de la déportation. Il y a plus grave dans les reproches qu’on peut adresser aux muséographes du Struthof. Et là une intervention des pouvoirs publics s’impose. Le petit local (225 cm x 320 cm x 275 cm) désigné aux visiteurs comme une « chambre à gaz » – et classé à ce titre comme « monument historique » – ne pouvait pas être une « chambre à gaz » ! Le colonel Rémy n’est pas le seul sans doute à le penser quand il écrit : « [...] je pense comme lui [M. Verheyre, ancien déporté de Gross-Rosen et de Buchenwald] qu’il n’y avait pas de chambre à gaz au Struthof-Natzweiler. Il y avait un crématoire, de même qu’à Buchenwald [1]. » Personnellement, je tiens à votre disposition les preuves de la supercherie ou de l’« erreur ». Je suis prêt à fournir, en particulier, toute précision sur les points suivant :

– la prétendue « chambre à gaz » n’est nullement « en état d’origine » ainsi que le prétend l’inscription officielle ; des travaux importants y ont été faits comme le révèle l’état des lieux et comme le confirment non seulement des devis mais des factures (ainsi que la déposition, recueillie par mes soins, de la patronne d’une entreprise de la région) [2] ;
– l’installation est conçue de telle sorte qu’à tout coup le gazeur aurait été gazé et le voisinage avec lui ; – l’opération de gazage décrite dans les différentes versions de ses « aveux » par Kramer est remarquablement vague, absurde et inapplicable en la circonstance, vu la configuration de la pièce, la forme du « trou » (!!!), la dimension du « regard » (!), l’état de la porte « blindée » (sic), l’absence de toute herméticité, et quelques autres détails dont la cheminée de système « boîte à fumée » ;
– le témoignage de MNaud sur le « procès du Struthof » ; – l’analyse critique d’une bibliographie de base (Ragot, Hornung, Spitz, Allainmat...) ;
– une conversation téléphonique et un échange de correspondance avec M. François Faure (« Amicale des Déportés et Familles de Disparus de Natzweiler-Struthof et ses Kommandos ») ;
– divers dossiers dont celui du classement des lieux en
« monument historique ». 

J’ajoute que le bâtiment où est censé se trouver la « chambre à gaz » est, d’autre part, doté d’une pièce où d’anciennes cuves à choucroute et à pommes de terre (?) sont présentées aux visiteurs comme... des cuves à formol pour les cadavres. Pourtant la seule absence de toute espèce de fermeture hermétique (il n’y a que de simples abattants de bois faits de planches grossières, comme c’est d’ailleurs le cas pour la porte de la « chambre à gaz ») aurait dû, ainsi que l’absence du moindre système d’évacuation, avertir les muséographes que ces cuves n’auraient pu contenir ni formol, ni cadavres pour ainsi dire laissés à l’air libre. Ma dernière remarque et mise en garde sera, si vous le permettez, pour dire qu’un « musée du Struthof » ne saurait passer sous silence le fait que ce camp a servi de lieu de détention non seulement avant mais après la Libération. Et cela dans des conditions sinon identiques, du moins comparables.

23 septembre 1976


[1] Voy. Historama, oct. 1975, p. 13.
[2] Je précise que ces travaux ont affecté non seulement le contenant (c’est-à-dire la ferme de M. Edouard Idoux) mais le contenu (c’est-à-dire le petit local baptisé « chambre à gaz »).